CHRONIQUES
d’Autan
L'Aube
Ce jour glacé du 30 décembre 1829 aurait pu être
pour le village de Centrès un jour comme les autres. Pourtant
une nouvelle vie commençait : pour la première fois,
le Conseil Municipal se trouvait réuni pour délibérer.
A l’ordre du jour : le budget de 1830, la nomination d’un
garde champêtre et les prestations en argent ou en journées
de travail pour l’entretien des chemins. C’est précisément
en partie à cause de ces chemins que la nouvelle commune
voyait le jour. La loi du 28 pluviôse an VIII (17 février
1800) du Premier Consul Bonaparte créait 36000 communes
en France, mais le nombre d’habitants par unité avait
prévalu sur la superficie et certaines, peu peuplées,
se trouvaient surdimensionnées par rapport aux moyens de
communication de l’époque. Le village de Centrès
appartenait à St Just, Tayac au Piboul et Taurines à la
Selve. De tous côtés, si l’on voulait se rendre
au chef-lieu de la commune, il fallait franchir, le plus souvent à pied,
des vallées profondes, par des chemins et des gués
parfois impraticables. D’autre part, plus une localité était éloignée
du centre, plus elle était oubliée lors des votes
du budget. Les plaintes des habitants de ces lieux reculés
avaient fini par émouvoir les autorités et l’idée était
née de réunir ces trois villages qui n’avaient
pas d’histoire commune mais une unité géographique
incontestable, puisqu’ils tenaient en un seul plateau à peine
creusé par la petite vallée de l’Hume. On joignait
par la même occasion à Centrès quelques localités
qui, par un curieux découpage, appartenaient à Cassagnes
: Gargaros, Fonbonne, Soulages, Lacan, la Tour (la Tourre) et Laval.
L’ordonnance du roi Charles X concernant la création
de la nouvelle commune datait déjà du 20 mai. Depuis,
la mise en place s’était faite à un rythme
de sénateur. Il avait fallu trouver un maire présentant
toutes les garanties de loyalisme, de compétence et de bonne
mœurs, et surtout bon catholique. Le Préfet de Rodez
avait donc nommé à ce poste un cultivateur de Centrès,
M. Albouy François, jusqu’à présent
adjoint au maire de St Just. Le même jour, 9 juillet, était
nommé adjoint Marty Eloi, adjoint de la mairie de la Selve.
Deux mois plus tard, le Sous-Préfet sortait de son chapeau
dix conseillers « tous propriétaires et habitant la
nouvelle mairie de Centrès ». Il avait ensuite fallu
prêter serment « de fidélité au Roi,
d’obéissance à la Charte constitutionnelle
et aux lois du Royaume ». Il semble que les nouveaux promus
aient un peu traîné les pieds avant de gagner leurs
nouvelles fonctions. Le jour de la prestation de serment du maire
et de son adjoint au château du Bosc, entre les mains du
Comte Amédée du Bosc, maire de Camjac, François
Albouy se sentait un peu seul. Son adjoint, Eloi Marty, venait
de démissionner. Il fallut le remplacer par Antoine Enjalbert,
de Ginestet. Une mésaventure un peu semblable attendait
de nouveau le maire le 3 décembre : au moment de prêter
serment devant lui, quatre conseillers sur les dix étaient
absents, ce qui dénotait tout de même une certaine
désinvolture. Finalement, les quatre distraits, énergiquement
rappelés à l’ordre, prêtaient serment
ce 30 décembre, juste à temps pour commencer la première
séance de délibération.
A vrai dire, le futur de la nouvelle
entité communale
ne s’annonçait guère flamboyant. Il était à l’image
de ce jour gris et froid qui avait vu les conseillers se pencher
sur les dures réalités de la charge qu’ils
avaient acceptée non sans réticences. Le budget de
l’année suivante réclamé avec insistance
par le Préfet, était navrant de simplicité.
Les recettes produites principalement par les 5 centimes sur les
impositions directes, se bornaient à 269,50 F. Les dépenses,
par une étonnante symétrie, accusaient un même
montant de 269,50 F, dont 100 F pour le traitement du secrétaire.
Même pour le moins doué des conseillers, le calcul était
vite fait : pas un sou vaillant en caisse pour 1830. Le garde champêtre,
Pierre Rudelle, cultivateur à la Barlandie, se voyait proposer
30 francs pour l’année, faute de mieux. Il allait
falloir se tourner vers les anciennes mairies pour essayer de se
faire attribuer les centimes précédemment prélevés
sur les nouveaux citoyens de Centrès, opération qui
nécessitait une certaine dose d’optimisme. On prit
par la suite l’habitude d’inviter aux séances
du Conseil les propriétaires les plus imposés de
la commune, mais ceux-ci, en bons Rouergats, manifestaient une
certaine méfiance lorsque le maire lorgnait d’un peu
trop près sur leur bas de laine. Il restait une solution
utilisée de temps immémorial par les rois de France
lorsque les revenus normaux n’arrivaient pas à couvrir
les dépenses : l’imposition extraordinaire. L’urgence était
d’autant plus grande qu’une ordonnance royale de 1828
exigeait la construction d’une église à Taurines,
aux frais, bien sûr, de la commune.
On était le 30 décembre. La nouvelle année
, deux jours plus tard, verrait poindre au mois de juillet, une
nouvelle révolution.
Roger Lauriol
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