CHRONIQUES
d’Autan
L'Echarpe Blanche
La France
n’a jamais eu de chance avec ses révolutions. Au lieu
de déboucher, comme c’était leur but proclamé,
sur la liberté et la démocratie, elles ont été confisquées
par des opportunistes aux aguets. La grande, celle de 1789, est
tombée dans l’escarcelle de Bonaparte, un 18 brumaire,
celle de 1848 est partie en fumée sous les coups de fusil
des partisans de son neveu, Louis Napoléon et celle qui
nous intéresse dans ce récit –1830 – a
vu la transmission directe du pouvoir d’un roi à un
autre, sans passer par une république éphémère
comme dans les deux cas précédents. Charles X, voulant
se débarrasser d’une constitution honnie qui limitait
ses rêves de rétablissement du pouvoir absolu, avait
dû, sous la pression de la fureur parisienne, céder
sa place à son cousin Louis Philippe qui pour affermir sa
popularité et afficher sa différence avec ses prédécesseurs,
se proclamait « Roi des Français ».
Ce remue-ménage au sommet de l’Etat n’aurait
pas dû, normalement, affecter la vie paisible et surtout
laborieuse des habitants de la commune de Centrès. Leurs
préoccupations étaient bien éloignées
des tumultes de la capitale : un roi ou un autre cela ne changerait
rien, de toute façon, à leurs tracas quotidiens pour
gagner le pain et élever leurs enfants. Le maire, François
Albouy, par contre, avait comme un pressentiment. A la première
réunion, le 30 décembre 1829, devant les conseillers
qui avaient nom Enjalbert Antoine et François, Bousquet
Guillaume et Pierre, Vaysse, De Bournhiol, Gaben, Cailhol, Rey
et Barthes, il arborait une superbe écharpe de soie blanche
aux couleurs de la royauté. Or l’affligeante platitude
du budget de la commune naissante ne lui avait pas laissé le
choix : il avait réglé sur sa propre bourse les 22
francs, prix de l’achat, somme importante pour l’époque,
même s’il figurait parmi les trois contribuables les
plus imposés, donc les moins pauvres, de la commune. Mais
l’ancien Duc d’Orléans, après s’être
fait appeler Roi des Français, dans son désir de
séduire les anciens républicains et bonapartistes,
ne s’en était pas tenu là : se souvenant que
son père, Philippe Egalité, avait épousé les
idées révolutionnaires et même voté la
mort pour son cousin Louis XVI, il avait ressorti le drapeau tricolore
de 1792. De ce fait, la belle écharpe blanche devenait obsolète.
Que faire de ce bout de tissu dont la valeur aurait suffi à nourrir
une famille modeste pendant plusieurs semaines ?
Les ennuis du maire n’en étaient qu’à leurs
débuts, le pire restait à venir. Après les
Trois Glorieuses qui avaient sonné le glas de l’ancienne
royauté, le coup de balai avait commencé au sommet
: le vicomte Ferrand, Préfet de l’Aveyron, laissait
sa place à L. de Guisard plus proche des idées du
nouveau régime. A Centrès se produisit peu après
une sorte de farce, une « journée des dupes »,
qui ne fit rire personne et surtout pas son principal protagoniste.
Prenons les évènements dans l’ordre.
- 11 septembre 1830 : le nouveau Préfet ordonne la prestation
de serment au roi Louis Philippe Ier.
- 21 septembre : le maire François
Albouy, qui ne se doute de rien, réunit le conseil en assemblée
extraordinaire. Il prête serment avec son adjoint devant
le conseil, qui leur rend aussitôt la politesse en prêtant
serment à son
tour.
- 23 septembre : coup de tonnerre dans un ciel serein : le Préfet,
soit qu’il ait reçu de nouvelles directives, soit
qu’il ait tenu brusquement pour suspects les maires qui avaient
prêté serment à Charles X, destitue en urgence
F. Albouy et nomme Jean Lacombe, notaire, à sa place.
Pour François Albouy, il y avait de quoi déprimer
; perdre la mairie alors qu’il avait conscience
de n’avoir en rien démérité et ne conserver
comme vestige de sa splendeur passée qu’un inutile
chiffon de luxe, cela faisait tout de même beaucoup. Ses
compétences étant incontestables, il fut réintégré, à titre
de lot de consolation, comme adjoint au sein du conseil, mais la
pensée de cette écharpe au fond d’une armoire
lui laissait un goût amer. Il attendit quatre ans avant de
se décider à en demander le remboursement . L’écharpe
blanche sortie de sa retraite fut présentée au maire
qui en prit livraison pour la revendre au profit de la commune
et le conseil considéra la demande comme « juste »,
mais il fallait en référer au Préfet. Le registre
des délibérations du conseil ne dit pas si le Préfet
se fit tirer l’oreille, toujours est-il que la somme fut
portée successivement aux budgets de 1835, 1836 et 1837 à la
demande chaque fois réitérée de F. Albouy
qui ne voyait rien venir.
A partir de 1837, le registre ne
fait plus mention d’une
demande de l’ancien maire, ce qui semble indiquer soit qu’il
avait fini par se lasser, soit, hypothèse plus vraisemblable,
qu’il avait obtenu satisfaction et récupéré enfin
ses 22 francs.
Roger Lauriol
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