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CHRONIQUES d’Autan

Dix-neuvième siècle

 
    Peut-on se fier à l’adage qui proclame que « les peuples heureux n’ont pas d’histoire » ? Certes, l’histoire des habitants de la commune de Centrès en ce dix neuvième siècle qui voit surgir dans toute l’Europe un foisonnement d’idées et de techniques, peut sembler assez plate. La modernité est encore bien loin de frapper à la porte de notre région et la pauvreté, pour ne pas dire la misère, constitue le lot commun pour la plupart des gens. Le mot « pauvre » revient constamment dans la conversation et notamment dans les salutations «bounjoun, paoure Batisto !».

    Il n’est pas nécessaire de chercher trop loin l’explication de cet état de choses : le chiffre de la population accuse un niveau trop élevé par rapport à la faible productivité du sol : 1502 habitants en 1831 dans la commune, 1679 en 1881. Le blé, première richesse des paysans depuis les temps bibliques, vient mal dans ces sols trop acides. Le pain de seigle, qui justifie le nom de la région, constitue, avec les châtaignes et un peu de lard, la base de l’alimentation de la majorité des foyers, faute de chaux pour amender les champs. Les paysans les plus aisés peuvent s’en procurer à Carmaux vers la fin du siècle, ce qui occasionne les grands charrois, caravanes de lourds chariots tirés par des bœufs sur les chemins de la commune et la nationale de Lyon à Toulouse par la Baraque de Merlin ( ancien nom de Naucelle-Gare ) ou Tanus. Les plateaux défrichés autrefois par les moines de Bonnecombe, ne suffisent plus à nourrir cet afflux croissant de population et les cadets sans héritage qui ne se louent pas dans les fermes, vont peupler les gorges du Viaur ou du Céor dont ils exploitent des lambeaux exigus de terre alluvionnaire au fond de la vallée et débroussaillent les pentes pour faire paître quelques brebis. Leur habitat est plus que sommaire : une petite cabane où ils vivent en promiscuité avec leurs bêtes. Ils construisent des murets de pierre sèche autour de leur lopin de terre. Ils trouvent un complément alimentaire dans la cueillette des champignons, la pêche et la chasse.

    La Commune, toujours en quête d’argent, se bat, pendant ce temps, avec ses faibles moyens pour améliorer le sort de ses administrés. Son problème le plus crucial réside dans sa position de forteresse enclavée entre ses deux vallées. Les moyens de communication se résument à quelques chemins souvent impraticables et qui font d’un voyage au canton ou à Rodez une véritable aventure pleine de dangers et freinent à l’excès l’échange des produits du sol et des autres marchandises avec l’extérieur. L’un des efforts les plus importants du siècle portera donc sur l’aménagement des chemins existants qui, sous la Troisième République pourront enfin se parer du nom de routes. Pour cela, inutile de compter sur les Ponts et Chaussées : ce sont les citoyens de la commune qui devront retrousser les manches et fournir un certain nombre de journées de « prestations » par an , remplacées pour les plus fortunés par une somme d’argent.

    Un autre thème, en forme de casse-tête, revient souvent dans les pages du registre des délibérations : c’est l’éducation des enfants. En 1829, ce chapitre se résume à une page blanche. Tout est à construire ; on cherche des maîtres d’école, des locaux, du mobilier et de l’argent pour payer le tout. Certains habitants acceptent de louer une salle chez eux pour loger la classe ou un petit appartement pour les instituteurs, mais ce sont des solutions provisoires peu adaptées à la pédagogie. Encore faut-il trouver des maîtres; faute de pouvoir attirer des diplômés, on se rabat sur des gens possédant une certaine instruction mais dont les compétences nous paraîtraient aujourd’hui assez folkloriques. En 1840, l’instituteur de Centrès ayant démissionné, le maire propose à l’emploi un géomètre de seconde classe , François Loubière et un cultivateur, J.Pierre Albouy. L’école ne sera gratuite qu’à partir des années 1880. Or les familles modestes n’ont pas les moyens d’envoyer leurs enfants souvent nombreux à l’école, qui n’est pas encore obligatoire , d’autant plus qu’ils représentent une main-d’œuvre intéressante pour les travaux des champs. La municipalité, consciente de ses devoirs, vote donc la gratuité pour les plus démunis, et la liste est longue. En parallèle avec la population, le nombre d’élèves ne cesse de croître. En 1883, au début de la loi Ferry, la seule école de Taurines compte environ 140 élèves. Le Conseil envisage la création d’une « école de hameau mixte ou maternelle » à Ginestet « qui pourrait être fréquentée par plus de 40 élèves » pour soulager celle de Taurines en état d’hypertrophie.

    Les églises de la commune constituent un autre sujet de préoccupation pour les conseillers. Après la grande Révolution, la foi est restée intacte dans les campagnes et les fidèles ne comprendraient pas qu’un lieu de culte décent ne leur soit pas dévolu dans chaque village. Or l’église de Taurines est devenue trop petite et au surplus menace ruine. Sa reconstruction a été fixée par une ordonnance royale de 1828 et même si des fonds existent, il sera nécessaire de les compléter par des impositions extraordinaires et de rogner sur les fioritures envisagées par l’architecte. Pour ce qui est de la carrière, elle n’est pas loin : il suffit d’emprunter la pierre au château. Pour cela, on dynamite la tour sud qui s’abat d’un seul bloc sans se briser. Le mortier est si résistant qu’en finale les maçons en sont réduits à aller chercher la pierre dans les carrières voisines. A Tayac, en 1880, on cherche un emplacement pour la nouvelle église en sollicitant l’avis des habitants. Pour celle de Centrès, qui date de 1329, la reconstruction n’est pas encore à l’ordre du jour, la municipalité cherchant des fonds pour rebâtir le presbytère trop vétuste.

    Le premier recueil des délibérations du Conseil Municipal de Centrès s’arrête en 1883. Cette année-là, l’éruption du volcan Perbuatan détruisit presque entièrement l’île de Krakatoa et ses habitants dans l’archipel de la Sonde. 18 kilomètres cubes de cendres furent projetés dans la haute atmosphère et firent le tour du globe pendant plusieurs années, obscurcissant la lumière du soleil et produisant un refroidissement sensible pendant la même période. Mais le registre ne parle pas de l’explosion de Krakatoa.

 
  Roger Lauriol      

 

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