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CHRONIQUES d’Autan

Les verriers

Je me suis largement inspiré, pour la rédaction
de cette chronique du rapport de M. Lucien DAUSSE,
archéologue, sur l’atelier de verrier de Combenègre.

    A ceux qui se promènent le long du Viaur, le paysage offre bien sûr ses gorges sauvages, ses barres rocheuses indices des cataclysmes du passé, sa flore très riche, mais si l’on oriente sa recherche sur les témoignages de l’occupation humaine de la vallée, on voit surgir par endroits des murs en ruine presque au ras du sol et au centre de cette enceinte carrée, un four dont ne subsiste que la chambre de chauffe percée en sa partie supérieure d’un trou entouré de coulures de verre fondu.

    Ces restes de murs furent ceux d’un atelier de verrier, il y a environ trois siècles. Pour obtenir du verre, les gens du métier disposaient le long du Viaur des quatre matières indispensables : le bois de hêtre, la cendre de fougère qui servait de fondant pour activer la fusion, le quartz ou le sable siliceux et de l’eau. La verrerie du XVIIe siècle était en fait une industrie itinérante. L’artisan achetait sur le Viaur une coupe de hêtres sur pied : c’était le bois qui, débité en billettes, fournissait la chaleur la plus intense. Lorsque le bois était épuisé, ce qui pouvait prendre de trois à cinq ans, l’atelier était abandonné et une nouvelle construction voyait le jour un peu plus loin sur une nouvelle coupe, ce qui explique la rusticité des installations. Sur ce terrain, le verrier bâtissait un atelier de forme carrée en pierres sèches sommairement recouvert d’un toit de genêts. Au centre, il construisait le four à pots qui comportait une chambre de chauffe au ras du sol, prolongée par l’alandier, petit couloir voûté qui servait à alimenter le four en combustible et en oxygène. Au-dessus du four était posée une plate-forme de schiste, la sole, percée en son milieu d’une lunette. Posés sur la sole, des creusets ou pots en terre réfractaire contenaient le verre en fusion. La sole était recouverte d’une voûte en maçonnerie percée de trous pour permettre aux verriers d’aller puiser le verre au fond des pots à l’aide de leur canne creuse. Pour compléter l’opération, un autre four, ou arche à recuire, était placé à proximité du four de fusion ou même au-dessus de lui. Ce four permettait de maîtriser le refroidissement progressif des verres après leur fabrication.

    Cette industrie, comme toute autre, produisait beaucoup de déchets, en premier lieu des cendres de bois qui s’accumulaient à l’extérieur de l’atelier. Autrement plus intéressant pour l’archéologue, le dépotoir, où s’amoncelaient tous les rebuts de la fabrication : les verres cassés, les gouttes de verre, les petits éclats de canne ou de pontil (morceau de verre partiellement refroidi qui servait à fixer la matière en fusion au bout de la canne pour la travailler) C’est à partir de ces vestiges que l’on peut reconstituer les différents objets fabriqués par les verriers. On y trouve des verres à tige de couleur verte plus ou moins accentuée due au fondant de cendres de fougères et parsemés de petites bulles d’air, des gobelets incolores décorés de côtes ou d’ondulations verticales, de petits flacons en verre mince de couleur bleutée et des bouteilles épaisses ornées d’un cordon de verre soit cylindrique, soit ondulé ou aplati, près de l’orifice. Pour obtenir un verre incolore et sans bulles, on utilisait un fondant composé de cendres de certaines algues marines On a retrouvé également quelques fragments de verre à vitre mais ils sont trop rares pour constituer une preuve de leur fabrication dans ces petits ateliers où ils ont peut-être été amenés pour être fondus.

    Mais qui étaient ces maîtres verriers qui passaient leur vie dans les bois ? Ils appartenaient en général à la petite noblesse. L’art du verrier était l’un des rares métiers que les nobles, sous l’Ancien Régime, pouvaient exercer sans déroger, c’est-à-dire sans se voir retirer leur qualité de nobles, les autres étant les forges et, plus tard, les mines et le commerce maritime. Ils avaient nom Bournhiols et Filiquier autour de Tayac ou Ayres, De Bertin à Magrinet. Le nom de Bournhiols est probablement une francisation de Borniolo, famille de verriers italiens qui ont importé chez nous leur savoir-faire. Un Azémar, verrier normand auquel on attribue l’invention du cristal, pourrait fort bien tirer ses origines de notre commune où ce patronyme est encore bien implanté. Etant donné les capacités réduites de ces ateliers, la production était très faible. Le verre du 16e au 18e siècle était, avant les fabriques fonctionnant au charbon, un produit rare et cher que seuls pouvaient se procurer quelques privilégiés. Les verriers, malgré la noblesse attachée à leur profession, ne roulaient pas sur l’or. L’atelier de Combenègre en face de Versailles, a été fouillé en 1982 par M. Dausse qui en a tiré un rapport très documenté et passionnant Il a été par la suite recouvert de terre afin de décourager l’enthousiasme des « collectionneurs ». Un autre site que nous avons eu l’occasion de visiter au cours d’une marche se trouve près de la passerelle et de l’ancien moulin du Mourot. Il est daté de 1650. Les ateliers ne se limitaient pas au Viaur ; tous les cours d’eau de quelque importance qui pouvaient fournir du sable, comme le Céor, le Giffou et d’autres, concouraient à l’industrie du verre. Le hameau de Magrinet possédait une particularité : il semble que, d’après les indices retrouvés (pierres couvertes de coulées, larmes de verre etc…), la famille De Bertin exploitait sa verrerie en plein cœur du village, ce qui suppose des charrois de matière première depuis le Viaur.

    L’existence de ces artisans condamnés à passer leur vie dans les bois ne devait pas être tous les jours teintée de rose. Il est vrai que leurs contemporains n’étaient pas mieux lotis. D’où tiraient-ils leur nourriture quotidienne au fond de ces gorges ? On peut supposer que leur famille, sur le plateau, les approvisionnait régulièrement en légumes, en viande et en pain. Pour la soif comme pour le poisson, le Viaur n’était pas loin. Ainsi, tandis qu’à Versailles, le roi de France bridait étroitement dans sa prison dorée les princes et les grands du royaume, près d’un autre Versailles inconnu de lui, des hommes libres, au fond des bois, perpétuaient une aventure commencée en Egypte ou en Mésopotamie quatre ou cinq millénaires avant eux.

 
  Roger Lauriol      

 

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