CHRONIQUES
d’Autan
Antonin et la
Marine
Si, en ce
début de siècle, certaines personnalités
dépassent parfois le lot du commun, le confort, l’uniformisation
de la pensée par les médias, la crainte de choquer
et de s’exclure d’une société de plus
en plus grégaire – en un mot, le « politiquement
correct » - ont tendance à ne laisser subsister
comme seul critère de différence entre les êtres
que la possession ou non des moyens matériels et de l’argent.
Tout au contraire, la dureté de la vie d’autrefois
engendrait des caractères bien trempés et des figures
pittoresques telles que celle d’Antonin de Maffre.
Antonin Durrieu, est
resté, dans la vallée du
Viaur comme sur le plateau, une véritable légende,
mot galvaudé de nos jours par les chanteurs de tout poil,
mais qui s’applique parfaitement à la vie de cet
aventurier solitaire. Les énigmes commencent dès
sa venue au monde. On sait qu’il est né en 1883,
mais on n’est pas sûr du lieu, probablement Agde
dans l’Hérault. Cette ville ouverte sur la Méditerranée
au débouché du Canal du Midi, était bien
faite pour débuter une vie d’aventure, même
si ce fut souvent à son corps défendant. Enfant
de l’Assistance, il est élevé dans une famille
des environs de Frons. Il fréquente l’école
communale jusqu’à dix ou onze ans, mais comme c’était
souvent le cas à cette époque pour les enfants
de sa condition, il la quitte prématurément pour être
loué chez un paysan des environs. Il commence alors à donner
des signes d’indépendance et réalise rapidement
que la vie de garçon de ferme n’est décidément
pas sa vocation. Il reste chez ses parents adoptifs jusqu’à l’âge
de vingt ans, effectuant probablement de menus travaux chez eux
et dans le voisinage pour subvenir à ses besoins. Il fait
surtout la découverte de la vallée proche, son
gibier, ses poissons, ses rochers, tout un univers sauvage, tout
un paradis qu’il s’approprie mentalement.
Vient le temps
du service militaire. A vingt ans, il est envoyé dans
la Marine. Il se montre toujours aussi rétif aux arguments
d’autorité. Or, la discipline fait partie de la
devise de la Royale. Il l’apprend à ses dépens.
Il se bat avec son Quartier-maître et il faut croire que
la rixe revêtait une certaine gravité puisque son
Commandant, non content de le débarquer, juge que, pour
la tranquillité du bord, il est préférable
de l’expédier de l’autre côté du
globe, au Tonkin, d’où, pense-t-il, on ne le reverra
pas de sitôt. Le climat lourd et humide des tropiques n’est
cependant pas de nature à calmer ses velléités
d’indépendance, d’autant plus que ses exploits
lui valent toutes les rigueurs de la discipline. Comme à Toulon,
les autorités militaires d’Hanoi jugent qu’il
est urgent de se débarrasser de ce trublion et le renvoient
en France à fond de cale et les fers aux pieds.
Sa situation
est loin d’être reluisante. Il connaît
la destination inéluctable des militaires qui, comme lui,
développent une allergie insurmontable à tout ce
qui porte un galon : c’est Tataouine, le terrible bagne
militaire de Tunisie, le « Bat d’Af » - Bataillon
d’Afrique – dont les condamnés, par dérision,
se donnaient le nom de « Joyeux ». La perspective
de finir son service dans ce lieu sinistre qu’il connaît,
bien sûr, de réputation, n’entre pas du tout
dans les vues de François Durrieu. Il faut songer à s’évader
au plus vite, car la Tunisie se rapproche inexorablement ; Suez
est déjà en vue. C’est probablement à cette
occasion que ses facultés d’audace et d’intelligence,
stimulées il est vrai par l’urgence de la situation,
se donnent libre cours avec le plus d’intensité.
Il serait illusoire de tenter une fuite en mer ou à l’occasion
d’une escale, d’autant plus qu’il connaît
les limites de ses capacités de nageur. Par contre, le
Canal, dont il a pu apprécier à l’aller toutes
les possibilités, offre par sa largeur réduite
entre Ismaïlia et la Méditerranée (celle de
la Seine à Paris), une chance unique de prendre la poudre
d’escampette. Evidemment, il s’agit, en premier lieu,
de se débarrasser des fers. Il récupère
la mie de pain noir de son repas et en fait une boule compacte
qu’il applique sur le trou de serrure de son cadenas. Avec
cette empreinte, un camarade serrurier avec qui il a lié connaissance
(dans son cas, cela peut toujours servir), lui fabrique une clé.
Il a également pilé du poivre qui va lui servir à aveugler
son gardien. Il attend la nuit et, avec un compagnon d’infortune,
plonge par-dessus bord et gagne la rive occidentale sans être
remarqué. Il a choisi un point rapproché de Port-Saïd,
la sortie nord du Canal sur la Méditerranée. Il
tache de passer inaperçu dans la ville et, comme il faut
bien manger, même sans un sou, il se livre à quelques
menus emprunts chez les marchands de la cité. Le port,
très actif, offre des places de dockers. Il se fait embaucher,
transporte sur son dos les lourds fardeaux, puis réussit à embarquer
sur divers bateaux marchands qui font du cabotage en Méditerranée,
en Atlantique et jusqu’en Manche, tout en veillant à conserver
la quantité d’eau nécessaire entre sa personne
et les autorités françaises.
Son errance durera
dix ans jusqu’en 1913 ou le début
de 1914. Antonin Durrieu a maintenant trente ans. Je reprendrai,
dans ma prochaine chronique, le fil de cette vie tout à fait
en marge des normes acceptées par ses contemporains et, à plus
forte raison par nous, gens du vingt-et-unième siècle.
Roger Lauriol
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