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CHRONIQUES d’Autan

Antonin sur le front

 
    Personne à Frons ne reconnaît cet homme que le port de la barbe vieillit un peu et qui n’a pourtant que la trentaine. Son intérêt est de se faire oublier et, en un premier temps, il y réussit fort bien.

    Il revoit enfin sa chère vallée qui lui a tant manqué pendant dix ans et là, le destin lui envoie un signe. Il fait la connaissance à Maffre, dans l’ancien hameau de Soulages perché sur un coteau dominant le Viaur, d’une femme, Maria, qui a déjà deux enfants, et en fait sa maîtresse. Il travaille, toujours incognito, chez un agriculteur des environs de Rancillac.
    Celui-ci a bien sûr entendu parler des exploits de Durrieu et il remarque vite que son employé s’esquive chaque fois qu’un képi de gendarme passe à proximité de la ferme. Or, nous sommes en 1914 : on peut dire qu’il a fort mal choisi son moment pour réapparaître sur le plateau. Le premier août, le gouvernement décrète la mobilisation générale et tout le monde s’en va, la fleur au fusil, sauf, naturellement Antonin qui ne supporte pas l’uniforme en temps de paix et encore moins en temps de guerre. Se rendant compte que son patron l’a démasqué, il prend le maquis dans les ravins du Viaur, qui lui offrent toutes les cachettes souhaitables. Maria le ravitaille en vivres, mais aussi en tabac, ce qui intrigue le buraliste. Que peut faire Maria de ce tabac, elle qui ne fume pas ? A Frons, on jase, et comme les képis ne sont jamais loin, la rumeur parvient jusqu’à eux. La Gendarmerie a une longue mémoire et se souvient du matelot contestataire qui a disparu dans les sables d’Egypte dix ans plus tôt et, comme elle ne croit pas aux fantômes, elle se dit que ce gaillard devrait se trouver en ce moment dans les tranchées de Champagne au lieu de taquiner le goujon sur les vertes rives du Viaur.

    L’ennui avec les grottes de schiste, c’est qu’elles offrent tout au plus un abri sous roche, mais elles manquent de profondeur pour s’y dissimuler. Les gendarmes l’arrêtent, mais cet homme est une véritable anguille : il réussit à se défaire de ses menottes et joue encore une fois la fille de l’air. Il devrait à partir de cet instant devenir méfiant et se faire oublier, mais sa nature reprend vite le dessus. Un valet qui regagnait la ferme de son employeur, gros agriculteur à Tayac, croise son chemin. Antonin l’importune pour lui soutirer quelques sous. Le valet en parle à son patron et la Gendarmerie alertée considère « qu’il n’y a plus de gants à prendre avec le canard » et décide d’employer les grands moyens. Se doutant que la prise ne sera pas aussi facile que la première fois, elle réquisitionne des chasseurs pour la seconder, avec consigne de tirer uniquement dans les jambes : il n’est pas question d’abîmer un combattant en puissance. Un chasseur arrive à le débusquer. Antonin, qui manifeste peu de goût pour les volées de plomb, accepte les sommations et se laisse appréhender sans résistance. Devant les protestations du sujet, le brigadier lui explique que la défense du sol national est une cause sacrée et qu’il devrait avoir honte de ne pas y participer, ce à quoi il répond très logiquement que, ne possédant rien, il n’a rien à défendre, argument qui laisse de marbre le représentant de la Loi. Il est traîné devant la Justice qui ne lui laisse guère d’alternative : c’est le Conseil de Guerre comme déserteur avec, en finale, douze balles contre un poteau d’exécution ou l’incorporation chez les « Joyeux ». Ainsi le « Bat d’Af» qu’il voulait éviter à son retour d’Indochine, le rattrape onze ans après et dans les pires conditions, en première ligne, face aux Allemands. Le voilà parti pour trois ans de guerre et, dans les tranchées, tout rêve de fuite est illusoire: la Gendarmerie militaire ne laisse aucune chance aux soldats qui font mine de tourner casaque. Comment a-t-il réussi à survivre là où des centaines de milliers ont succombé ? Il revient pourtant de la guerre avec, semble-t-il, une blessure et une citation et l’autorité militaire, oubliant ses frasques passées, ne peut mieux faire que de l’amnistier et lui offrir une petite pension.

    J’avais pensé qu’une deuxième chronique suffirait pour vous conter le reste de la vie d’Antonin de Maffre. Il n’en est rien. Le sujet est trop riche et je me vois obligé de vous fixer un autre rendez-vous pour la suite, si vous avez l’amabilité de m’accorder encore un peu d’attention.

 
  Roger Lauriol      

 

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