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CHRONIQUES d’Autan

Antonin de maffre

 
     Revenir de la guerre, surtout celle de 14-18, n’est pas simple. Le soldat rapporte dans sa giberne, outre quelques morceaux de pain rassis, toute une somme de misères et de rancoeurs, le souvenir obsédant de la boue, des cadavres décomposés, des ordres, des contre-ordres, des attaques inutiles et meurtrières imposées par des états-majors lointains et souvent incompétents, la mort omniprésente sous les obus, les balles, les grenades. C’est un Antonin plus fortifié que jamais dans ses convictions anarchisantes et son refus de l’autorité et des contraintes de la vie sociale, qui reprend le chemin du Viaur.

    Le héros malgré lui retrouve sa chère Maria et, pendant quelques années, loue ses services à un paysan des environs de Frons, à visage découvert cette fois-ci, tout en faisant un peu de jardin à Maffre. Mais la liberté est pour lui une obsession, il décide un jour de vivre sans entraves et de s’installer définitivement dans les bois. Il vivra sur ce que lui offre la vallée : pêche et chasse, sans trop se soucier des périodes d’ouverture, ce qui, bien sûr, finit par indisposer sa vieille connaissance, la Maréchaussée. En plus de son butin, il finit par récolter amende sur amende et, comme il ne peut pas payer, il est envoyé en pension pour quelques jours à la prison de Rodez. Cela ne serait rien – il a connu des demeures plus rustiques – si l’enfermement n’allait de pair avec la confiscation de tout son attirail de chasse et de pêche : les filets et les pièges. Qu’à cela ne tienne, à sa sortie il reconstituera son équipement et poursuivra le jeu du chat et de la souris avec les hirondelles.

    Avant l’édification des barrages du Lévezou, le Viaur était une rivière sauvage et imprévisible. Un gros orage suffisait à gonfler ses eaux et, en quelques minutes, le pêcheur imprudent le voyait se muer en un torrent dévastateur et rugissant entre ses berges étroites et, s’il voulait sauver sa peau, avait intérêt à décamper au plus vite. Au-dessous de Soulages, le tablier du pont qui permettait aux gens de Centrès de se rendre chez le notaire de Frons ou à la petite station de Rancillac pour prendre le train, avait maintes fois été emporté par les crues et chaque fois reconstruit. En l’an 1930, un violent orage emporta la passerelle en fer qui restera quelques années en aval dans le lit du Viaur, tordue et inutilisable. Antonin comprit aussitôt l’intérêt de la situation. En tendant un câble un peu plus bas, au-dessus de l’endroit le plus étroit et le plus calme, le « Gour Negre », il pouvait faire traverser les voyageurs et en tirer quelques sous, tout en leur rendant service. L’entreprise était familiale : Maria tirait sur le câble pour faire avancer la barque, tandis qu’à l’arrière Antonin la maintenait dans l’axe à l’aide d’un aviron. Le calme du Gour Negre n’est d’ailleurs qu’apparent. Lors des crues, il se transforme en une gigantesque « marmite de sorcières », l’eau tourbillonne tel un puissant maelström, arrache du fond les vases et les feuilles mortes et le creuse de telle sorte que, même après l’installation des barrages qui met un terme au phénomène, le Gouffre Noir laisse un fond de terreur superstitieuse chez les habitants des deux rives. Maria tire donc sur son câble jusqu’à la pose, quelques quatre ou cinq ans plus tard, de la passerelle étroite que nous connaissons, rehaussée pour l’occasion de trois mètres.

    Les années 40 apportent un peu de prospérité à Antonin, grâce à ses dons de trappeur. Il prend au piège renards, fouines, loutres, blaireaux et autres mammifères à fourrure et va vendre leurs peaux à la foire de St André à Rodez. Comme il élève maintenant ses trois enfants en plus des deux précédents de Maria, il commence à se sentir à l’étroit dans sa vieille maison. Il en édifie une nouvelle en pierre, en surplomb du chemin. Elle est bien modeste pour sept personnes, mais apporte tout de même un peu plus de bien-être à la famille. Un autre bâtiment fait également la notoriété d’Antonin : l’étable du bouc. Il élève des chèvres pour le lait et les chevreaux et possède un superbe bouc dont ceux qui passent à proximité éprouvent le fumet puissant. Les riverains de la vallée qui ont des chèvres, plutôt que de s’embarrasser d’un mâle aussi incommodant, descendent à Maffre avec leurs bêtes pour les livrer au fauve barbu le temps d’une saillie. L’eau constituait un véritable problème sur cette croupe rocheuse dans laquelle il n’était pas question de creuser un puits. De tous temps, les gens du hameau allaient puiser l’eau en contrebas dans le ruisseau de Rébellés, besogne harassante en raison de la forte pente qu’il fallait remonter avec les seaux pleins. Antonin réfléchit et trouve la solution : un système de téléphérique fait de poulies et de câbles qui descend les seaux au ruisseau, puise l’eau et les remonte jusqu’à la maison. Il a même projeté d’installer une roue à aubes sur le torrent avec une dynamo, pour produire sa propre électricité, mais la vie ne lui en a pas laissé le temps. A cette époque, la poste se faisait un devoir de desservir toutes les maisons, même les plus reculées. Pour éviter au facteur un trajet supplémentaire de plus d’un kilomètre dans les bois, notre ingénieux robinson installe sur la croupe opposée une boite aux lettres munie d’un sémaphore visible de Maffre, une planchette mobile en bois qui, lorsqu’elle est placée à l’horizontale par le facteur, indique à Antonin qu’il y a du courrier et qu’il peut venir le chercher. La « Boite d’Antonin » est célèbre dans toute la commune. Le préposé n’est pas pour autant à l’abri des sautes d’humeur de son farouche client : à la suite d’une brouille, il est obligé de descendre jusqu’à Soulages à travers les sentiers, pour délivrer ses lettres à un Antonin goguenard, plutôt satisfait de sa mesquine représaille.

    Il ne faudrait pas vieillir. « Ne faites jamais ça ! », conseillait Pauline Carton, la truculente interprète des pièces de Sacha Guitry. Pour Antonin, l’âge est pourtant là, avec les rhumatismes et l’arthrose. Si son esprit a gardé toute sa lucidité, le reste ne suit plus. Ses enfants le persuadent de se retirer chez une de ses filles dans la région de Gaillac, mais la nostalgie est trop violente. Un beau jour, il jette sur son dos son baluchon, sans aviser personne et prend la route pour revenir chez lui. Antonin ne reverra jamais le Viaur. Dans une rue d’Albi, des gendarmes (encore eux !) aperçoivent un vieil homme titubant d’épuisement sous la pluie. Ils l’emmènent à l’hôpital où il meurt de pleurésie quelques jours après. Maria, la « Maffresse » lui survivra encore quelques années.

 
  Roger Lauriol      

 

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