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CHRONIQUES d’Autan Moi, le Viaur Sur environ dix sept kilomètres, le Viaur, affluent de l’Aveyron, sert de frontière naturelle à notre commune. Né à 1155 mètres d’altitude dans le Lévézou, il musarde au gré des méandres que lui impose le relief tourmenté du Ségala et ne consent à quitter ses gorges boisées et son orgueilleuse solitude qu’à quelques lieues de son confluent, à Laguépie. Ecoutez-le raconter dans un murmure sa Légende des Siècles.
Cela date de très longtemps et je suis très vieux. Attention, il ne s’agit pas de prendre pour ma barbe la mousse blanche qui s’accumule par-ci, par-là dans les recoins de mon cours, derrière les rochers ou les branchages tombés dans l’eau. Cette fausse barbe fait partie des innombrables saletés que l’homme jette dans mes ruisseaux et que je dois digérer comme je peux. J’en fais profiter l’Aveyron, puis le Tarn et la Garonne., mais je n’en suis pas plus fier pour ça. Il y a quelques dizaines d’années encore, des truites fario jouaient dans mes courants, les ablettes grouillaient dans les eaux dormantes, les écrevisses guettaient patiemment les proies au passage. Je nourrissais même d’énormes moules trois fois plus grosses que celles de l’océan, mais les hommes n’en voulaient pas. Ils les laissaient aux poissons. Et puis un jour, mes poissons ont trouvé mes eaux inhabitables, imbuvables. Les plus malins ont émigré ailleurs et j’ai vu les autres, les yeux morts et le ventre blanc tourné vers le ciel, descendre le courant et aller pourrir dans la vase. Je ne m’en suis jamais remis. Et pourtant, mon histoire se perd dans la nuit des temps. Je suis né d’un cataclysme planétaire. Un beau jour, il y a quelques 310 millions d’années, la peau de la terre s’est mise à bouger, comme elle l’avait fait bien des fois auparavant. Ces plaques sur lesquelles sont assis les continents se déplacent continuellement sur la surface visqueuse du manteau. A cette époque, l’Amérique du nord et l’Afrique se sont heurtées violemment à la plaque eurasienne (l’Europe et l’Asie) et tous les sédiments déposés au fond des mers, comprimés par l’énorme collision, se sont soulevés sur des milliers de kilomètres pour former une chaîne de montagnes bien plus longue et plus haute que les Alpes. Elle courait du Maroc à l’Angleterre et une branche se dirigeait vers l’Europe Centrale. L’Amérique du nord, peu après, s’est détachée de l’Europe et s’est éloignée vers le soleil couchant en emportant un souvenir de ce choc que les Indiens, plus tard, ont nommé les monts Appalaches. Je n’avais pas encore de lit. Pendant des millions d’années, à grands coups de tremblements, de craquements de l’écorce terrestre, les montagnes de ce plissement que l’on a appelé Hercynien, se sont élevées vers le ciel. Puis, un jour, tout s’est arrêté, la montagne a cessé de grandir, et c’est alors que je suis né. Dans une vallée descendant de la montagne s’était installé un glacier qui grossissait chaque hiver de la neige qu’il recevait des nuages et chaque été, une petite partie de sa glace fondait et l’eau ruisselait sous la glace, dévalait la pente et allait remplir en contrebas une grande dépression qui, petit à petit, devenait un lac. Un jour, le lac, trop plein, a débordé et je me suis échappé. J’ai commencé ma course folle dans les rochers, j’ai cherché ma voie à travers la montagne avec beaucoup de détours et de méandres pour éviter les obstacles. Je n’étais pas seul : de tous côtés des torrents, nés d’autres glaciers, venaient se mêler à mes eaux et je devenais peu à peu une grande rivière. Mes flots se ruaient sur les rochers des gorges et jaillissaient en gerbes blanches tout au long de ma course. J’aurais ainsi pu continuer jusqu’à l’océan si une rivière ne m’avait coupé la route, et je me suis mêlé encore tout bouillonnant à ses eaux. A cette époque, on ne voyait encore sur mes berges aucun animal. Toute la vie, ou presque, était concentrée dans les océans. Seuls quelques insectes bizarres voletaient au-dessus de moi. Puis quelques poissons quittèrent un jour la mer et remontèrent jusqu’à ma source. Quelques millions d’années après, je vis arriver le long de mes rives d’étranges animaux. Certains étaient énormes et broutaient, grâce à leur cou démesuré, les fougères arborescentes de la berge. D’autres, les mâchoires munies de centaines de dents, s’attaquaient à eux avec férocité. D’autres encore, avec un bec denté et des ailes de chauve-souris, volaient dans les airs. Longtemps après leur apparition, le ciel s’obscurcit brusquement et le jour se changea en nuit pendant plusieurs années sous l’effet d’une poussière noire que les vents poussaient tout autour de la terre. Privée de soleil, toute vie disparaissait. Les arbres éclataient sous le gel. Les bêtes mouraient de froid et de faim. Lorsque la nuée noire s’éloigna, ma vallée était devenue un désert minéral. Les squelettes des dinosaures gisaient le long de mes rives, bientôt emportés par les eaux ou fracassés par les rochers qui dévalaient des sommets. Car la nature continuait son œuvre. Les glaciers raclaient les flancs de la montagne et arrachaient les rocs qu’ils transportaient vers le fond des vallées sous forme de moraines. L’eau s’insinuait dans les fissures des roches, se transformait en glace et les faisait éclater. Les vents et les pluies les réduisaient en poussière et les emportaient et tous ces matériaux se retrouvaient dans mes eaux et je les emmenais vers les plaines et l’océan. Les poissons étaient revenus dans mon cours et d’autres animaux à l’aspect moins rude, des mammifères, avaient de nouveau colonisé mes berges. Pendant les périodes chaudes, des rhinocéros ou des tigres à dents de sabre parcouraient mes rives. Puis, pendant des milliers d’années, un vent glacial amenait des mammouths et des rennes. Au-dessus de moi, les montagnes et leurs glaciers avaient fondu. Presque tous les sédiments soulevés par le cataclysme hercynien étaient retournés à la mer, emportés par moi et toutes les autres rivières et il ne restait que l’ancien socle de schiste et de gneiss, avec, par-ci par-là, quelques gros blocs de quartz et de granit. Les monts étaient devenus des plateaux plus ou moins bosselés. Les profondes vallées, dont la mienne étaient tout ce qui restait du bouleversement initial. Mais la pire des calamités restait à venir. Un jour, l’homme est apparu. Nous avons d’abord fait très bon ménage. Il faut dire que je n’étais plus le torrent impétueux de mes débuts. Plus de glaciers pour m’alimenter, je devais me contenter des eaux qui couraient entre les argiles des plateaux. Mon lac originel se réduisait à une simple source au flanc du Puech del Pal dans le Lévézou. De temps à autre, un orage soudain ou une longue période de pluies me donnaient un coup de fouet et je grossissais à nouveau entre mes rives étroites. Je tourbillonnais par endroits en creusant des gouffres dans la roche, mais en temps normal, je retrouvais ma sérénité et me contentais de murmurer mon éternelle chanson à ceux qui voulaient bien l’entendre. L’homme chassait dans mes bois ou venait passer la main sous mes pierres pour prélever quelques poissons. Un jour, il eut l’idée saugrenue de me domestiquer et installa des barrages non loin de ma source et sur deux ou trois de mes ruisseaux nourriciers, ce qui me priva d’une partie de mes eaux. Puis vint la pollution. Dans mes ruisseaux, les machines à laver crachèrent leur lessive, les étables et les fosses d’aisance leurs déjections, les champs leurs engrais et leurs pesticides. Je suis devenu un dépotoir. Un jour, je l’espère, on cessera de m’infliger tous ces maux et je retrouverai mes eaux limpides, mes poissons, mes moules et mes écrevisses. Voilà mon histoire. Il se peut que mes début ne correspondent pas exactementà ce que j’ai relaté, mais il y a si longtemps et je suis si vieux. J’ai bien droit à quelques trous de mémoire.
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