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CHRONIQUES d’Autan Le
château Lorsque Gulliver fut drossé par la tempête sur les côtes de Lilliput, il trouva les minuscules habitants de ce royaume divisés en deux factions irréconciliables : les Petits Boutiens et les Gros Boutiens, parce que les uns attaquaient leur œuf à la coque par le bout le plus pointu et les autres par le bout le plus rond. Les deux partis étaient à couteaux tirés et ne demandaient qu’à en découdre. Toutes proportions gardées, et pour un motif de la même importance, la situation était un peu semblable dans la commune de Centrès dans les années 80 du siècle défunt. L’animosité qui séparait les habitants d’ordinaire pacifiques et pétris de bon sens, portait sur l’achat du château de Taurines par la municipalité en 1981. Les uns pensaient que le château, bien que réduit de moitié, représentait le seul objet culturel de notre patrimoine et le seul témoin subsistant de notre passé. Les trois églises de la commune dataient tout au plus de la fin du 19e siècle et il ne restait plus pierre sur pierre de Miramont, de la Tour et des châteaux ou manoirs de Centrès, Gargaros ou Veynac. Les autres grommelaient que l’entretien du monument allait engloutir une partie du budget municipal. Georges Calmels, maire de Centrès et maître d’œuvre de cette petite révolution, avait prévu l’objection et fondé d’avance une association chargée d’entretenir, de restaurer et de mettre en valeur l’ancien château fort. Celui-ci ne coûterait donc par an que la somme allouée aux autres associations. Depuis, beaucoup d’eau a coulé dans le Céor et la polémique s’est apaisée. De grandes choses ont été accomplies par l’Association soutenue activement par les artisans et les habitants du village. Les deux tours ont retrouvé une toiture digne d’elles, le menuisier a posé une porte massive à petits carreaux sur la façade nord. Une bonne partie des croisées à meneaux munies de vitraux a remplacé les fenêtres dont l’entourage, sommairement rebâti trahissait comme une blessure les emprunts faits depuis plus d’un siècle sur les huis du château. Une soixantaine d’arbres ont fait l’objet de dons pour les charpentes et les splendides poutres de la grande salle du premier étage, ainsi que des pierres de taille et des lauses. Des installations de première nécessité comme l’électricité, l’eau, les sanitaires, le téléphone ont été réalisées, ainsi que la réfection des escaliers et de nouvelles ouvertures pour la commodité et l’éclairage de l’ensemble. Les Compagnons du Devoir, à qui l’Association a eu l’heureuse idée de faire appel, a réalisé de véritables œuvres d’art. Ils se sont d’abord fait la main sur les fenêtres, puis ont sculpté d’après une ancienne photographie l’encadrement renaissance de la porte d’entrée à l’intérieur de la cour. La grande salle du premier a retrouvé sa cheminée avec ses ornements d’origine. Ils ont par la suite, en apothéose, réalisé la voûte sur croisée d’ogives au sommet de l’escalier en spirale avec des culs-de-lampe représentant les métiers du lieu. Seuls la fourniture de la pierre et l’hébergement des Compagnons sont restés à la charge de l’Association. Cette véritable résurrection tenait presque du miracle, car le château revenait de loin. Ce que les guerres de religion et la révolution n’avaient pas réussi à accomplir en fait de déprédations, le dix-neuvième et le vingtième siècle s’en sont chargés. Le mur d’enceinte disparu, les fossés comblés, le grand bâtiment se trouvait à nu, exposé à tous les outrages. La reconstruction de l’église nécessitant des matériaux, il était tentant, par mesure d’économie et pour éviter les longs charrois, de prélever la pierre sur place. Pour ce faire, on mina carrément la tour sud du château, laquelle, en manière de protestation, s’abattit tout d’un bloc, sans se briser. Les siècles avaient si bien durci le ciment qu’il s’avéra très difficile de prélever les pierres et que les maçons durent, en un premier temps, se rabattre sur les carrières environnantes. La tour finit tout de même par être débitée puisqu’il n’en reste rien, pas plus que des ailes sud et est ainsi que l’autre tour, qui disparurent de même. Comme il n’était pas question de s’arrêter en si bon chemin, après avoir démoli en bloc, on organisa le pillage en détail des sculptures dont la Renaissance avait orné la vieille forteresse médiévale. La porte principale se retrouva au cimetière ; elle, au moins, ne quittait pas Taurines. Mise à part la cheminée du rez-de-chaussée qui ne présentait pas d’intérêt esthétique, toutes les autres furent démontées. La grande cheminée du premier étage alla au château de Viel-Vayssac près de Flavin, quant aux autres, elles ont peut-être pris le même chemin que la porte de la cour avec la fenêtre à meneaux à six compartiments qui la surplombait, un exemplaire unique en Rouergue. On raconte que ces deux éléments devaient figurer dans une exposition en Angleterre. Curieusement, ils n’ont jamais franchi le Channel. Les riches Américains du début du siècle, dans leur manie de recréer chez eux les châteaux qu’ils n’avaient pas, jugeaient plus expéditif de faire venir pierre par pierre ceux de la vieille Europe, de sorte que les armes des Tubières ornent probablement, à ce jour, un manoir d’une douteuse authenticité dans une banlieue de Wichita Falls ou de Kansas City. L’Histoire n’a jamais ménagé les châteaux médiévaux, dont le rôle était justement de faire face à tous les conflits. Celui de Taurines, même s’il a été épargné par la Révolution de 1789, a connu lui aussi son lot de grandeur et de drames. C’est ce que je me propose de vous conter dans la deuxième partie de cette chronique. Roger Lauriol
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