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CHRONIQUES d’Autan L’affaire couvait déjà depuis plusieurs années. Un vent de fronde soufflait tout autour du vieux château de Taurines à l’abandon. Les rancoeurs et un sentiment de frustration alimentaient les conversations au café et dans les veillées, et même si le vin rouge fourni par les vignes environnantes titrait tout au plus neuf degrés, au bout de quelques verres il avait pour effet d’augmenter la grogne ambiante et de porter les citoyens participants à des excès de langage amplifiés par les sonorités de l’occitan et que je me garderai bien de reproduire ici par respect pour les chastes oreilles des demoiselles et des vieilles dames. Depuis 1829, date de la formation de la commune de Centrès, l’entente n’avait pas réussi à se réaliser entre les conseillers municipaux des trois villages. Chacun avait son clocher, son cimetière et son bureau de vote. Les habitants de Tayac et de Taurines, mais particulièrement ces derniers, s’estimaient brimés et délaissés par la lointaine municipalité. La petite vallée de l’Hume ne constituait pas une frontière théorique mais bien réelle, entre les deux communautés. Taurines considérait que « sa section, la deuxième par sa population, avait toujours été négligée, qu’elle n’avait jamais pu obtenir la plus petite subvention de l’Etat », que les journées de prestations imposées à ses habitants pour l’entretien des routes et chemins ne touchaient pas ses propres voies, mais celles des deux autres. Ses gens travaillaient donc exclusivement pour Centrès et Tayac, notamment sur le chemin le mieux entretenu, celui de Centrès à Cassagnes, qui, d’après eux, ne les concernait pas. Ils avaient en outre le sentiment d’être les plus attachés à la République, en ce temps où la nostalgie de la royauté était encore bien présente dans les campagnes. Taurines possédait d’ailleurs son Comité Républicain, dont l’un des membres, un savetier travaillant dans l’une des salles de l’aile nord du château, surnommé « La Fourmo » parce qu’il fabriquait des formes de chaussures, n’était par le moins pittoresque de ses adhérents. Ce citoyen, quelque peu allumé, avait pris le vieux curé du village comme tête de turc. En représailles à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, le clergé avait supprimé l’antienne «Domine, salvam fac Republicam » («Seigneur, sauvez la République »), chantée jusque là pendant la messe. Au moment exact où elle aurait dû être chantée, La Fourmo surgissait au fond de l’église et entonnait à tue-tête le chant interdit, ce qui mettait le curé dans tous ses états. Le dimanche 10 décembre 1911, après la messe et le passage obligé à l’auberge, le conseil municipal se réunit « à une heure du soir ». Les conseillers de Taurines ont pris leur décision et le maire, M. Bou, qui vient d’être réélu, ne peut que transmettre leur proposition aux autres membres de l’assemblée. La commune sera partagée en trois communes distinctes : Centrès, Taurines et Tayac, mais chacune devra supporter les frais occasionnés par cette division. L’annonce, quoique brutale, ne surprend personne. Il y a belle lurette que l’idée a été claironnée par les partisans de la sécession. Tout de même, l’évènement pose plus de questions qu’il n’en résout. Les conseillers sortent de la salle l’estomac lourd avant même d’avoir mangé. Le Comité Républicain de Taurines, La Fourmo en tête, ne tient pas à être en reste et se doit de soutenir ses représentants. Il se réunit donc le 25 du même mois, c’est-à-dire le jour de Noël et mitonne une lettre bien sentie à l’intention du Préfet de Rodez, expliquant les griefs qui l’ont conduit à souhaiter l’éclatement de la commune. Ils émettent « le vœu que M. le Préfet veuille bien agir de toute sa haute influence pour en hâter la réalisation. Signé : le Président du Comité Républicain ». A la réception des deux missives, celle du conseil et celle du comité, le Préfet est perplexe. Ce n’est pas la première fois que des villages qui n’ont de commun que leur voisinage et qui ont été assemblés en communes de façon aléatoire, demandent à recouvrer leur liberté et à gérer leurs intérêts de façon indépendante. Encore faut-il avoir les épaules assez solides pour subvenir aux besoins de leurs administrés. Refuser son approbation, c’est pour le Préfet s’exposer à des récriminations sans fin, l’accepter c’est courir le risque de demandes de subventions tout aussi interminables pour pallier la faiblesse des revenus des nouvelles communes. Bon ! après tout, il ne va pas tirer à pile ou face ; la seule chose à faire est de transmettre à l’échelon supérieur, et advienne que pourra ! Le Ministre de l’Intérieur, Joseph Caillaux, chez qui aboutit le dossier, avec avis plutôt défavorable du Préfet, en réfère au Conseil d’Etat qui, blasé du nombre de requêtes semblables qu’il reçoit régulièrement de la France entière, jette un œil sur le nombre d’habitants de chaque section et ses ressources, et avise le Préfet par dépêche qu’il n’y a pas lieu de donner suite « pour raison d’ordre financier ». Survient la guerre, qui apaise momentanément les tensions. Les préoccupations sont d’un autre ordre. Il s’agit de survivre sans les jeunes qui partent sur le front, avec la peur constante de voir arriver le maire, son papier bleu à la main, pour signifier qu’un fils ou un père ne reviendra pas. Le maire de Centrès, justement, Baptiste Bou, est appelé en 1915 et ne reparaîtra qu’en 1919, rescapé de la tuerie. Il est remplacé à la tête du conseil par son adjoint, Joseph Flottes, qui fait fonction de maire en son absence pendant quatre ans. En apparence, la controverse n’était plus de saison. Tout semblait donc rentrer dans l’ordre. 75 combattants de la commune, soit 4,6 pour cent des habitants avaient laissé leur vie à Verdun ou au Chemin des Dames. La séparation des villages semblait un fantasme d’avant-guerre bien oublié. Malheureusement, si, d’après un mot qui fera fortune vingt ans plus tard, « les Français ont la mémoire courte », celle des croisés de Taurines faisait exception et, après un temps de trêve pour panser les plaies de la guerre, ils allaient montrer qu’ils n’avaient pas baissé pavillon. Nous verrons dans la deuxième partie la suite de ce conflit communal un peu à la Clochemerle, qui devait laisser des traces jusqu’à nos jours dans notre mémoire collective.
La Guerre de Sécession ( 2 ème partie )
Si, au nord de la France, le canon s’était tu, Taurines, sûr de son bon droit et fièrement campé autour de son château un peu plus délabré, n’avait pas désarmé. Les premières années d’après-guerre passées, les hostilités reprennent. Les cinq conseillers municipaux de Taurines présentent de nouveau en 1924 une demande de séparation avec la commune de Centrès et le 5 avril 1925 le maire, Paul Bousquet, élu en 1919 après la longue suppléance de Joseph Flottes, réunit le conseil municipal en session extraordinaire pour lui exposer le projet et demander son avis. Le ruisseau de l’Hume doit former la ligne de séparation entre les deux communes. Néanmoins, comme il n’y a pas de petits profits, la partie du chemin vicinal entre le pont de l’Hume et la maison Castanier, à l’entrée de Magrinet (environ 500 mètres), restera à la charge de Taurines, « cette portion de chemin n’étant d’aucun intérêt pour Centrès et Tayac ». Le village de Tayac est au centre du problème. Il ne peut présenter que 4 conseillers contre 7 à Centrès et 5 à Taurines. S’étant toujours montré loyal envers la commune, il est conscient que si Taurines s’en va, le rapport des forces va jouer en sa défaveur et qu’il sera impuissant à faire valoir ses droits. Jusqu’ici, son rôle d’arbitre entre les deux principaux villages lui valait une place confortable au sein du conseil. Il sent qu’il va perdre avec cette lutte entre les deux partenaires les avantages que lui valait sa neutralité. Centrès n’aura plus de raison de le ménager, d’autant plus que la commune privée d’un bon tiers de son territoire, verra ses crédits sévèrement amputés et sera d’autant moins encline à la générosité envers son vassal éloigné. Sentant venir l’orage, les habitants de Tayac élèvent le 10 mai une protestation contre le projet d’érection de la Section de Taurines en commune distincte. Les raisons invoquées par Taurines leur paraissent totalement artificielles, notamment celle de l’éloignement par rapport à la mairie. Ils font valoir que certains hameaux de Tayac comme Ayres ou la Gramauge sont bien plus éloignés du chef-lieu que ceux de Taurines, l’argument ne tient pas. Ils brandissent à leur tour la menace d’une sécession. Si Taurines reprend sa liberté, pourquoi ne feraient-ils pas de même ? Le maire, Paul Bousquet, qui habite
le hameau des Garroustes et fait donc partie de la Section de
Tayac, ne croit pas trop à ce qui ressemble à un
chantage. Lassé de cet imbroglio, et bien que d’un
naturel calme et posé, il prend un coup de sang. Ah !
Ils veulent leur indépendance, eh bien ils vont l’avoir,
macarel ! Et là-dessus, il trempe sa plume sergent-major
dans l’encrier qui, pour l’occasion, a fait le plein
de vinaigre et il envoie au Préfet de Rodez une lettre
dont je ne résiste pas au plaisir de vous donner les meilleurs
passages : Le maire ne précise pas le nom du général en question. Il peut s’agir du plus célèbre à l’époque, le Général de Castelnau, héros de 1870 et 14/18, que ses opinions royalistes avaient privé de son bâton de maréchal et qui, jusqu’à l’année précédente, occupait le siège de député de l’Aveyron. Les Taurinols, par pragmatisme, pouvaient avoir mis provisoirement leur républicanisme dans la poche pour bénéficier de l’appui du grand homme. La lettre suit l’itinéraire habituel : le Préfet transmet à Camille Chautemps, le Ministre de l’Intérieur, qui prend l’avis du Conseil d’Etat, lequel fait la même réponse que treize ans plus tôt : « La division ne doit être prononcée que dans des cas exceptionnels et seulement quand elle est nécessaire … De plus elle aurait pour résultat de créer deux communes pourvues de ressources financières trop réduites ». Et il fait valoir que le budget qui ressort des recettes de la commune passerait de 5494 à 3710 F, si le projet voyait le jour. Après cette dernière déconvenue, les séparatistes de Taurines, constatant l’inutilité de leurs démarches, abandonnèrent le combat non sans amertume. La frustration aviva l’esprit de clocher, ce qui, pendant les dizaines d’années qui suivirent, engendra des batailles homériques au cours de chaque élection municipale pour la possession du siège de maire et de son premier adjoint. Il faudra attendre la fin du siècle pour que M. Amédée Vaysse, à la fin de son dernier mandat, jugeant que les chamailleries avaient assez duré, prenne la sage décision de procéder au désectionnement. Les trois villages allaient désormais voter ensemble dans un seul bureau, la mairie, et la concorde règnerait enfin sur le Plateau.
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