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CHRONIQUES d’Autan

Le fou du volant   

Il n’est pas dans mes habitudes d’aller grappiller, pour mes chroniques, dans les villages voisins puisqu’elles se limitent en principe à la seule commune de Centrès. Le hameau de Castelpers, cependant, avec son château, sa chapelle préromane du Roc, vestige de l’ancien château, est tellement proche de nous que nos amis de St Just me pardonneront cette intrusion dans leur pré carré, d’autant plus que le village de Centrès, avant 1829, appartenait à cette commune. En l’occurrence, l’intérêt que je porte à ce lieu s’applique particulièrement à un homme des plus pittoresques, Edouard Vergnes de Castelpers, que nous avons vu dans une autre chronique concevoir le projet de relier Salmiech à Pampelonne par un train électrique. Le projet fut balayé par la guerre de 14/18. Un article de la presse locale paru à la fin des années 50 – il avait alors 90 ans - relatait les aventures extraordinaires que lui avait values sa passion pour l’automobile.

Les ancêtres de M. Vergnes avaient toujours voyagé à cheval. Or son métier d’ingénieur en hydraulique exigeait un moyen de transport adapté à ses fréquents déplacements. La fin du XIXe siècle voyait apparaître un engin assez incongru dérivé de la locomotive à charbon et dont la destinée hors des rails semblait encore très improbable. Dès que le jeune Edouard Vergnes en eut connaissance, il décida de se la procurer. C’était un véhicule découvert, tout noir, mu par la vapeur et fonctionnant au coke. Il était monté sur quatre roues maigrelettes à rayons de cycle, à bandages pleins et qui ne ressemblait à rien de ce que les habitants de Castelpers, éberlués par cette apparition, avaient pu voir jusqu’à présent. Le tirage de la chaudière s’effectuait à l’arrière par un gros tube qui, par moments, crachait des flammes et valait à son conducteur le surnom de « Monsieur qui a le feu au derrière ». Pour s’arrêter, pas de frein, on renversait la vapeur comme sur une locomotive. La voiture modèle 1890 était construite par le marquis De Dion et son associé Bouton.

Monsieur Vergnes ravi de son acquisition, ne tenait pas en place et rêvait d’un grand voyage. Il décida donc de rendre visite à ses cousins de Brive. Il réussit à persuader sa mère, Mme de Castelpers, de l’accompagner et c’est à la vitesse phénoménale de 18 Km à l’heure qu’ils s’élancèrent sur la route de Brive. A Villefranche, l’enthousiasme de la foule leur permit à grand peine de gagner leur hôtel. Madame mère, par contre, se souciait peu de finir prématurément sa vie sur les routes caillouteuses et le déclara tout net à son fils qui dut la remplacer par un de ses cousins venu à sa rencontre. Il fallait bien se douter que les roues à rayons du quadricycle ne supporteraient pas longtemps la lourdeur de l’engin et les cahots de la route. Le lendemain, les rayons cédèrent un à un et à quelques kilomètres de Rocamadour, la voiture se retrouva sur les moyeux. Il fallut faire appel à un charron de village qui accepta non sans réticences de réparer « l’engin du fou ». Une fois arrivés à Brive, le cousin déclara forfait lui aussi, estimant qu’il avait rempli son contrat pour l’expérimentation de ce satané engin. Avant de songer au retour, M. Vergnes qui ne se laissait pas démonter par ces abandons successifs, fit une révision générale de sa machine et s’aperçut que les bandages n’adhéraient plus aux roues. Coup de téléphone à l’usine Michelin qui envoie une colle spéciale ; essai après collage : la voiture n’avance pas d’un pouce, les bandages restent sur place autour des roues qui tournent dans le vide. Michelin envoie alors une « super colle » qui, après vingt-quatre heures de séchage, permet à la voiture de prendre le large. Passons sur les péripéties du retour : un tête-à-queue suite à un renversement brutal de la vapeur, une panne de coke remplacé par le charbon d’un forgeron compatissant qui va jusqu’à le pousser pour démarrer en côte.

La deuxième De Dion Bouton de M. Vergnes fonctionnait sur les mêmes principes, mais elle était mieux carrossée et comportait des garde-boue et un parasol. C’était une quatre places, les occupants étant assis deux par deux dos à dos. Bientôt le pétrole, plus facile à charger, vint remplacer le coke, les voitures se firent plus légères et le gouvernement mit en place un « certificat de capacité pour la conduite des véhicules à pétrole sans avant-train moteur ». M. Vergnes obtint le deuxième permis de conduire délivré en France le 11 juin 1901, sans épreuve de code de la route puisque celui-ci n’existait pas encore.

Se souvenant que ses ancêtres avaient brillé dans les courses hippiques, il voulut tâter lui aussi de la compétition et fit notamment un Bordeaux - Biarritz. Arrivé en tête à Dax, il voyait la victoire se profiler à l’horizon lorsque l’évitement d’un cycliste renversé par un chien le força à aller au fossé et il termina sa carrière de vainqueur avec une roue et quelques côtes cassées.

Vers la fin de sa vie, M. Vergnes de Castelpers en était à sa 35e voiture, une Renault Frégate Transfluide. La conservation de tous ses véhicules aurait pu constituer une véritable histoire de l’automobile. Chacune de ces voitures avait une personnalité, que ce soient les De Dion-Bouton, Benz, Mors, Rolland Pillain, Voisin, Renault Viva Grand Sport, ou sa 35e, la Frégate Renault. Les lignes de cette dernière annonçaient déjà les formes lisses conçues par ordinateur pour opposer le moins possible de résistance à l’air. La recherche de l’aérodynamisme a conduit à la construction de machines toutes semblables et elles ont perdu en originalité ce qu’elles ont gagné en confort.

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   Roger Lauriol      

 

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