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CHRONIQUES d’Autan L'abbé Rouquette Il arrive parfois qu’une forte personnalité grave son empreinte dans l’histoire d’un village. L’abbé Rouquette qui exerça son ministère à Centrès pendant la première moitié du XXe siècle, ne s’en tint pas à son rôle de pasteur. Il prit une part importante dans la modernisation de sa paroisse, partant du principe que, si « l’homme ne vit pas seulement de pain », d’après l’Evangile, les nourritures spirituelles sont d’autant plus faciles à digérer que l’estomac ne souffre pas de disette. Très simple dans sa vie, l’abbé Rouquette aimait le faste lorsqu’il s’agissait des cérémonies religieuses : chasubles étincelantes brodées de fils d’or, calice et ciboire d’or ciselés, rien n’était trop beau pour le service du Seigneur. Au mois de juin, le jour de la fête-Dieu était célébré avec magnificence. Le curé sortait de l’église portant l’ostensoir aux rayons dorés comme ceux du soleil. Au bas des marches, il se plaçait sous le dais de toile porté par quatre hommes et se dirigeait lentement vers le haut du village au son des cantiques, suivi par les porte-bannières et par le peuple de la paroisse au grand complet. Chaque croix rencontrée composait un reposoir abondamment fleuri sur lequel dominait l’odeur des lis. La procession s’arrêtait un moment devant chacun d’eux et reprenait la marche tout autour du village pour finir au pied des marches de l’église. La ségrégation entre sexes était de mise à la messe, femmes à droite, hommes à gauche : la solennité du service divin imposait le bannissement des idées guillerettes qu’aurait pu engendrer la mixité. Si les femmes à genoux se tenaient droites, les hommes, en raison peut-être de la rude semaine de travail qu’ils venaient de vivre, adoptaient depuis toujours une position penchée en forme de Z imparfait, les genoux sur la barre inférieure, le croupion appuyé sur le rebord du banc et les bras sur la plate-forme du banc de devant. A la fin du sermon, l’abbé lançait invariablement : « le pain pour les sœurs sera offert dimanche prochain par la famille X… » et la famille X amenait ponctuellement son pain de 5 kilos au couvent de la paroisse. Ce service était accepté de bon cœur, car les religieuses exerçaient un rôle social non négligeable dans le village et aux alentours. Elles soignaient les malades, faisaient les piqûres, tenaient la cantine à midi au couvent pour les écoliers des hameaux, accompagnaient les cérémonies à l’harmonium etc…Les chantres, toujours mâles, étaient choisis parmi les paroissiens dotés d’un organe vocal solide. Le dernier que j’aie connu était Eugène Doumayrou, de Magrinet, dont la voix partant du fond de l’église, remplissait l’édifice avec la même force que celle du curé. Deux fois l’an, celui-ci régalait ses chantres dans un repas bien arrosé dont le point d’orgue consistait en un ou plusieurs lièvres ou lapins braconnés par ses paroissiens dans les garennes des environs. Après le café, il offrait les cigarettes, ce qui ne devait pas contribuer à éclaircir les voix. Le catéchisme, vers midi, au sortir de l’école,
servait de prélude obligatoire à la cantine des sœurs.
Pour dompter la turbulence des garnements que nous étions,
l’abbé mettait de côté la douceur évangélique
pour des arguments plus directs et convaincants. Un jour, pour je
ne sais quel exploit, il fit agenouiller les coupables devant la
sainte Table et se mit en devoir de leur botter tour à tour
les fesses. Ce nouveau genre de communion aurait pu être mené à bonne
fin si l’un des chenapans n’avait anticipé la
projection de la sacerdotale savate en s’écartant de
sa trajectoire. Le pied, lancé à toute volée,
ne rencontra que le vide, ce qui déséquilibra notre
curé qui se retrouva les quatre fers en l’air, position
peu compatible avec la dignité d’un docteur en théologie,
aggravée de plus par quelques gloussements satisfaits du côté de
l’assistance. A cette époque, la messe de Noël avait bien lieu à minuit et non à neuf heures du soir. Les fidèles de la contrée partaient à pied par les chemins, dans la nuit noire ou, avec un peu de chance, guidés par les clartés de la lune ou du manteau neigeux. Au terme de leur marche, l’église vivement éclairée, avait quelque chose de magique. Magique aussi était la crèche avec son âne, son bœuf et cet ange muni d’un tronc, qui secouait la tête dès que l’on introduisait une pièce de monnaie. Il faut dire que la perspective d’un petit réveillon, même modeste, au retour, n’était pas étrangère à l’atmosphère joyeuse de la nuit. L’abbé Rouquette avait une idée bien particulière de l’apostolat et un trop plein d’énergie à dépenser. Pour lui un curé, loin de s’engluer dans la routine, devait avoir un tempérament de chef d’entreprise. Jamais à court d’idées, il fit électrifier les cloches de l’église. Il était hors de question d’entretenir un sonneur à plein temps. Le système automatique pour les sonneries régulières de la journée ne nécessitait aucune intervention. Pour les autres, messes, glas, baptêmes ou mariages, un bouton sur la commande de la sacristie suffisait à les mettre en branle. Le presbytère possédait une deuxième commande manuelle, de sorte que le curé pouvait, sans sortir de chez lui, actionner les cloches. Centrès fut la seconde paroisse du département après Millau, à posséder ce dispositif. Jules Grévy, devant le scandale du trafic des Légions d’Honneur causé par le mari de sa fille et qui le conduisit à démissionner de son poste de Président de la République en 1887, se serait exclamé : « Ah ! Quel malheur d’avoir un gendre ! ». Le talon d’Achille du curé Rouquette n’était bien sûr pas un gendre, mais son neveu, un vaurien beaucoup plus apte au maniement du flacon que du manche de pioche. Pour voler au secours de cette brebis égarée et lui donner, si possible, une apparence de respectabilité, il créa pour lui une ligne d’autobus entre Centrès et Rodez. Il s’agissait d’un unique véhicule avec peu de places, qui se rendait le matin au chef-lieu et en revenait le soir. Les services rendus par ce petit car, que ce soit pour les voyageurs ou les marchandises, étaient très appréciés de la population en l’absence de tout autre moyen de transport. Pour alimenter le car, habituellement garé sur la place, près du presbytère, ainsi que les rares voitures qui circulaient dans la commune, il installa la première pompe à essence derrière l’église. La distribution des amendements et des semences posait un problème de transport et de stockage, si loin des sources d’approvisionnement. La difficulté n’était pas de nature à arrêter l’abbé. Il fonda une coopérative qu’il dénomma Plateau Central et chargea son neveu d’aller charger sur un camion en gare de Naucelle, les scories, la chaux vive et les semences, qu’il distribuait directement par la suite aux agriculteurs abonnés. Il avait aussi des relations dans les hautes sphères du département et au-delà, et n’hésitait pas à s’en servir pour procurer à tel ou tel des ses paroissiens, sans discrimination, le raccordement au téléphone, au courant triphasé ou tout autre avantage qui pouvait leur simplifier la vie. Etant homme de grand savoir, l’abbé ne pouvait négliger
l’aspect culturel dans la conduite de sa paroisse. Il fit construire
près de La Fon une grande salle et y donna, certains jours
de fête, des pièces de théâtre et des variétés
avec les enfants du catéchisme. La télévision
n’existait pas, les distractions étaient rares dans
le village. Ces spectacles étaient donc les bienvenus et faisaient
chaque fois salle comble. Il avait aussi monté une fanfare
avec des cuivres, des cymbales et des tambours. Derrière l’église,
près du poste à essence, se trouvait une petite maison.
On accédait à l’étage par un escalier
très raide. Là se faisaient les répétitions
ponctuées d’un grand nombre de couacs et rythmées
par le talon du curé, qui donnait ainsi la mesure en frappant
sur le plancher.
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