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CHRONIQUES d’Autan : La cava de la gossa

   
I avia La Cava de la Gossa qu’apèlan. I avia une femna, èra venguda.
Avia acochat jos aquel roc aval... (Récit de Marius Bertin)

La femme allait dans la nuit, les yeux fixes. Ni les ronces, ni les cailloux du chemin qui la faisaient parfois trébucher, ne réussissaient à détourner son esprit de la vision de cauchemar qui la hantait depuis qu’elle avait quitté la maison ravagée, sur le plateau de Camjac.

   Non loin de Maury, elle avait pris machinalement un sentier qui descendait vers le Viaur à travers les taillis et les bruyères. Les nuages noirs chassés par le vent que l’on entendait mugir au-dessus de la vallée, obscurcissaient par moments la faible lueur de la lune, accompagnement funèbre de son obsession. Elle allait sans but, uniquement poussée par un instinct animal. Il fallait fuir très loin de cette horreur qui venait de faire basculer sa vie. Les « chauffeurs », ces bandits qui parcouraient le pays, ne vivant que de pillage et d’exactions, de préférence sur les gens sans défense, avaient, ce soir, défoncé la porte de leur modeste demeure. Quatre malfaiteurs ivres avaient pris son mari qui rentrait de son travail, lui avaient en hurlant, demandé où se trouvait son argent, lui qui avait tout juste de quoi vivre, et, devant sa réponse négative, l’avaient suspendu la tête en bas dans la cheminée, au-dessus de l’âtre en feu. Ils n’avaient cessé leurs vociférations inutiles que lorsqu’ils s’étaient rendus compte que le supplicié, asphyxié et brûlé, ne remuait plus. Sa femme, tétanisée par la terreur, avait dû assister à cette scène barbare. Lorsqu’ils avaient enfin quitté la maison après avoir pillé tout ce qui pouvait l’être et saccagé le reste, elle avait rassemblé quelques hardes dans un baluchon et avait fui dans la nuit, l’esprit vide, obnubilée par une seule image, atroce.

   Comment avait-elle pu suivre sans les voir les nombreux lacets du chemin qui la menait vers la rivière ? Le voisinage de l’eau, plus frais, lui arracha un frisson, qu’elle ne ressentit même pas. Elle longea la rive un long moment avant d’arriver au gouffre du Cambou. La tentation de l’eau noire et profonde la saisit, il suffisait de se laisser aller doucement et tout ce qu’elle venait de vivre si douloureusement serait aboli. C’est alors qu’elle pensa à l’enfant dans son ventre, il ne pouvait mourir avec elle ; elle n’avait pas le droit de disposer de sa vie. Elle rebroussa chemin et s’engagea un peu plus bas dans le courant, là où elle connaissait l’existence d’un gué. Dans l’eau jusqu’aux genoux, elle avançait péniblement, ses pieds nus glissant sur les galets visqueux. Elle agrippa un arbuste pour se hisser sur le talus, prit le sentier qui montait vers le plateau et l’image qui s’était un temps effacée dans l’urgence, reparut à son esprit, cruelle et obsédante. Après deux heures de lente progression sur la rude pente, elle sentit vaguement que ses forces l’abandonnaient. Elle se coucha sur quelques fougères qui bordaient le chemin et s’endormit.


   Le vent s’était calmé quand elle se réveilla sous une pluie fine et froide. La douleur dans sa tête avait fait place à des images étranges, difformes. Sa raison se diluait dans une sorte de marécage d’où s’échappaient par instant de hautes flammes et à d’autres moments des êtres inquiétants en forme de volutes couleur de sang. Son instinct, plus que la raison à jamais disparue, lui commandait de chercher un gîte. Elle était arrivée sans le savoir près du rebord du plateau et, à cet endroit, aucun abri sous roche, comme on en voit souvent le long de la vallée, ne s’offrait au regard. Elle chercha anxieusement dans le petit matin froid : aucun tronc de vieux châtaignier évidé ne pouvait lui offrir un espace suffisant. Par contre, sur la pente, au-dessous d’un petit rocher isolé, elle découvrit une cavité creusée par une bête sauvage, probablement une louve, qui y avait élevé ses petits. Elle se glissa dans l’étroite ouverture. L’espace restreint à l’intérieur du trou permettait tout juste de s’y tenir accroupi. Elle alla cueillir une brassée de fougères sèches et les étendit sur la terre.

  La dizaine de masures aux toits de schiste couverts de mousses du hameau de Magrinet se serraient frileusement autour de l’unique puits qui recevait en abondance les eaux souterraines du plateau de Tayac. Là vivaient chichement quelques familles sur une terre ingrate et acide, en promiscuité avec le bétail. Le seigle dont on faisait le pain fournissait le principal de l’alimentation avec les carottes, les navets, les choux, les oignons, les châtaignes et un peu de lard. Les femmes filaient le chanvre pour confectionner des vêtements et des draps rudes au toucher et à l’aspect uniformément grisâtre. La vie en autarcie réduisait à presque rien les échanges avec les villages voisins. Le souci principal était le sel, aliment de vie, qu’il fallait se procurer à tout prix pour conserver la viande de porc jusqu’au prochain hiver. Le soir, les paysans barricadaient soigneusement leur porte, car les loups rôdaient souvent aux alentours, surtout l’hiver, en quête de viande.



La femme avait aménagé sa tanière avec des fougères, des genêts et des feuilles sèches. Lorsque le moment fut venu, elle mit au monde une fille. Elle l’enveloppa dans les chiffons qu’elle avait emmenés dans sa fuite. Malgré une certaine humidité, la température restait acceptable dans cet espace restreint. Pour se protéger des incursions de bêtes fauves, elle avait confectionné une sorte de claie avec des branches mortes liées entre elles par des écorces et l’avait placée en guise de porte devant la caverne. Elle avait fait provision de pommes, de noix, de noisettes et surtout de châtaignes qu’elle trouvait facilement aux alentours. Elle avait découvert non loin de là une source sur le versant sud d’une petite vallée et elle allait s’y abreuver, tout comme les bêtes qui hantaient le lieu.


Ce fut vers la fin de l’hiver, un soir à la tombée de la nuit, que les gens du hameau entendirent le cri. Il venait du côté de Centrès. On ne pouvait s’y tromper, ce n’était pas le hurlement rauque d’un loup ou le glapissement d’un renard ; c’était une étrange modulation qui partait d’un ton bas et montait crescendo vers les notes les plus aiguës. Les paysans firent rentrer leurs enfants et restèrent, frissonnants, sur le pas de leur porte, à écouter le long hululement dans lequel ils percevaient l’expression d’une détresse sans fond, mais n’était-ce pas le cri d’une « trève » (una tréva), une de ces fées maléfiques qui travaillaient à la perte des âmes sur l’ordre de leur maître le Diable (lo Griffet) ? Ils avaient bien décelé des traces de pieds nus dans les champs et la terre fraîchement remuée par endroits, mais la plupart des gens marchaient pieds nus et la terre pouvait avoir été grattée par un chat ou un mulot. Les jours suivants, certains, plus hardis, car la plainte revenait chaque soir, insistante et tragique, se hasardèrent à faire quelques pas vers l’Igal, une source au bord du chemin de Centrès qui alimentait une mare et un petit ruisseau en contrebas. Sur une croupe, au-delà du ruisseau, ils purent distinguer une silhouette menue qui faisait des gestes désordonnés, comme mue par une sorte de folie. L’évènement fut évoqué à la veillée devant le feu de l’âtre. La présence d’une trève, à laquelle beaucoup croyaient sans en avoir jamais vue, semblait très improbable. Le bon sens paysan, même en butte aux superstitions ancestrales, commandait de considérer les faits avec lucidité. Il fut décidé que la forme apparue au-dessus de la vallée était très certainement une femme, quant à savoir ce qu’elle faisait seule dans les bois, c’était une autre histoire. Des légendes autrefois entendues rapportaient que des enfants abandonnés avaient été adoptés par des loups, mais la peur qu’inspirait cet animal jetait un doute sur la pertinence de ces récits. Pour nommer le spectre en lequel ils pressentaient une sourde menace, ils l’avaient appelé la « Gossa » (la chienne).Le seul remède pour faire cesser ce cri qui leur glaçait le sang chaque soir, était de l’inviter par la persuasion à rejoindre le village. Un jeune garçon fut chargé de porter une écuelle de soupe à l’endroit de l’apparition, afin de lui prouver les bonnes intentions des villageois à son égard, mais il eut beau déposer chaque jour le récipient et reprendre, vide celui de la veille, la femme ne se montra pas. Elle avait assimilé une fois pour toutes la présence des humains au malheur. Il fallait changer de tactique et, si c’était nécessaire, la capturer et l’emmener à Magrinet.

Cinq hommes partirent donc de bonne heure vers les Clots et, une fois sur place, se dispersèrent dans les bois. La femme faisait provision de feuilles sèches dans son tablier lorsqu’elle perçut le craquement d’une branche morte et vit apparaître l’un des chasseurs à contre-jour entre deux troncs d’arbres. Prise de panique, elle se jeta sur la pente raide, les pieds touchant à peine le sol et ne s’arrêta que lorsqu’elle eut atteint la rivière. Aucun des chasseurs ne s’était aperçu de sa fuite. Par contre, l’un d’eux appela les autres, il venait de découvrir à quelques dizaines de mètres du plateau, sous un rocher, une claie faite de branchages dissimulant une excavation. De ce trou sombre sortait une sorte de vagissement. Les cinq hommes se regardèrent éberlués : la chienne avait-elle des petits ? Le plus mince d’entre eux se glissa avec précaution dans la caverne et, après s’être accoutumé à la demi obscurité, distingua une tête de bébé émergeant d’un lit de feuilles. Il le souleva doucement et le tendit aux autres qui guettaient au bord du trou. L’un des hommes quitta son gilet fait d’une peau de mouton et en enveloppa le nourrisson. La fillette fut confiée à une femme du hameau qui n’avait pas d’enfants et grandit comme les autres bambins, ignorante des circonstances poignantes de ses débuts dans la vie.

On ne revit jamais « la Chienne » et on n’entendit plus, à la tombée de la nuit, le cri lugubre qui avait terrifié les paysans. Ils avaient imaginé divers stratagèmes pour la capturer, avant l’intervention qui leur avait permis de s’emparer de son enfant, dont une qui consistait à fabriquer une chaussure suffisamment large pour que, dans son délire, elle y introduise ses deux pieds ensemble et ainsi immobilisée, tombe entre leurs mains. Ils n’eurent pas l’occasion de mettre en œuvre ce piège dont l’efficacité ne paraissait guère assurée. Un pêcheur, bien plus tard, déclara avoir aperçu dans un lieu inaccessible, au pied d’un rocher à pic, quelques ossements épars, mais, après une violente crue du Viaur, il fut impossible de vérifier ses dires.

La « Cava de la Gossa » - l’Antre de la Chienne – existe toujours dans une châtaigneraie au-dessus de la vallée du Viaur sous la forme d’un petit rocher mais, à son pied, l’excavation a été comblée presque entièrement par la nature et les bêtes sauvages. La légende est restée sous forme de bribes dans la mémoire des anciens, transmise au cours des veillées, mais peu à peu effacée et vidée de sa substance. Le vieux Robert, bâtisseur de ma maison actuelle, l’avait racontée à Marius Bertin qui en livra, des dizaines d’années plus tard, les quelques fragments dont il se souvenait, au rédacteur du recueil « Al Canton de Naucella ». S’agissant d’une légende, j’ai essayé de remplir les vides du récit en lui restant fidèle dans les grandes lignes, même si j’en ai quelque peu modifié le dénouement.

   Roger Lauriol    

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