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La
femme allait dans la nuit, les yeux fixes. Ni les ronces, ni les
cailloux du chemin qui la faisaient parfois trébucher, ne
réussissaient à détourner son esprit de la
vision de cauchemar qui la hantait depuis qu’elle avait quitté la
maison ravagée, sur le plateau de Camjac.
Non loin de Maury, elle
avait pris machinalement un sentier qui descendait vers le Viaur à travers
les taillis et les bruyères. Les nuages noirs chassés
par le vent que l’on entendait mugir au-dessus de la vallée,
obscurcissaient par moments la faible lueur de la lune, accompagnement
funèbre de son obsession. Elle allait sans but, uniquement
poussée par un instinct animal. Il fallait fuir très
loin de cette horreur qui venait de faire basculer sa vie. Les « chauffeurs »,
ces bandits qui parcouraient le pays, ne vivant que de pillage
et d’exactions, de préférence sur les gens
sans défense, avaient, ce soir, défoncé la
porte de leur modeste demeure. Quatre malfaiteurs ivres avaient
pris son mari qui rentrait de son travail, lui avaient en hurlant,
demandé où se trouvait son argent, lui qui avait
tout juste de quoi vivre, et, devant sa réponse négative,
l’avaient suspendu la tête en bas dans la cheminée,
au-dessus de l’âtre en feu. Ils n’avaient cessé leurs
vociférations inutiles que lorsqu’ils s’étaient
rendus compte que le supplicié, asphyxié et brûlé,
ne remuait plus. Sa femme, tétanisée par la terreur,
avait dû assister à cette scène barbare. Lorsqu’ils
avaient enfin quitté la maison après avoir pillé tout
ce qui pouvait l’être et saccagé le reste, elle
avait rassemblé quelques hardes dans un baluchon et avait
fui dans la nuit, l’esprit vide, obnubilée par une
seule image, atroce.
Comment avait-elle pu suivre
sans les voir les nombreux lacets du chemin qui la menait vers
la rivière ? Le voisinage de l’eau, plus frais, lui
arracha un frisson, qu’elle ne ressentit même pas.
Elle longea la rive un long moment avant d’arriver au gouffre
du Cambou. La tentation de l’eau noire et profonde la saisit,
il suffisait de se laisser aller doucement et tout ce qu’elle
venait de vivre si douloureusement serait aboli. C’est alors
qu’elle pensa à l’enfant dans son ventre, il
ne pouvait mourir avec elle ; elle n’avait pas le droit de
disposer de sa vie. Elle rebroussa chemin et s’engagea un
peu plus bas dans le courant, là où elle connaissait
l’existence d’un gué. Dans l’eau jusqu’aux
genoux, elle avançait péniblement, ses pieds nus
glissant sur les galets visqueux. Elle agrippa un arbuste pour
se hisser sur le talus, prit le sentier qui montait vers le plateau
et l’image qui s’était un temps effacée
dans l’urgence, reparut à son esprit, cruelle et obsédante.
Après deux heures de lente progression sur la rude pente,
elle sentit vaguement que ses forces l’abandonnaient. Elle
se coucha sur quelques fougères qui bordaient le chemin
et s’endormit.

Le vent
s’était calmé quand elle se réveilla
sous une pluie fine et froide. La douleur dans sa tête avait
fait place à des images étranges, difformes. Sa raison
se diluait dans une sorte de marécage d’où s’échappaient
par instant de hautes flammes et à d’autres moments
des êtres inquiétants en forme de volutes couleur
de sang. Son instinct, plus que la raison à jamais disparue,
lui commandait de chercher un gîte. Elle était arrivée
sans le savoir près du rebord du plateau et, à cet
endroit, aucun abri sous roche, comme on en voit souvent le long
de la vallée, ne s’offrait au regard. Elle chercha
anxieusement dans le petit matin froid : aucun tronc de vieux châtaignier évidé ne
pouvait lui offrir un espace suffisant. Par contre, sur la pente,
au-dessous d’un petit rocher isolé, elle découvrit
une cavité creusée par une bête sauvage, probablement
une louve, qui y avait élevé ses petits. Elle se
glissa dans l’étroite ouverture. L’espace restreint à l’intérieur
du trou permettait tout juste de s’y tenir accroupi. Elle
alla cueillir une brassée de fougères sèches
et les étendit sur la terre.
La dizaine
de masures aux toits de schiste couverts de mousses du hameau
de Magrinet se serraient frileusement autour de l’unique
puits qui recevait en abondance les eaux souterraines du plateau
de Tayac. Là vivaient chichement quelques familles sur
une terre ingrate et acide, en promiscuité avec le bétail.
Le seigle dont on faisait le pain fournissait le principal de
l’alimentation avec les carottes, les navets, les choux,
les oignons, les châtaignes et un peu de lard. Les femmes
filaient le chanvre pour confectionner des vêtements et
des draps rudes au toucher et à l’aspect uniformément
grisâtre. La vie en autarcie réduisait à presque
rien les échanges avec les villages voisins. Le souci
principal était le sel, aliment de vie, qu’il fallait
se procurer à tout prix pour conserver la viande de porc
jusqu’au prochain hiver. Le soir, les paysans barricadaient
soigneusement leur porte, car les loups rôdaient souvent
aux alentours, surtout l’hiver, en quête de viande. |
La femme avait aménagé sa tanière avec des fougères,
des genêts et des feuilles sèches. Lorsque le moment fut venu,
elle mit au monde une fille. Elle l’enveloppa dans les chiffons qu’elle
avait emmenés dans sa fuite. Malgré une certaine humidité,
la température restait acceptable dans cet espace restreint. Pour
se protéger des incursions de bêtes fauves, elle avait confectionné une
sorte de claie avec des branches mortes liées entre elles par des écorces
et l’avait placée en guise de porte devant la caverne. Elle
avait fait provision de pommes, de noix, de noisettes et surtout de châtaignes
qu’elle trouvait facilement aux alentours. Elle avait découvert
non loin de là une source sur le versant sud d’une petite
vallée et elle allait s’y abreuver, tout comme les bêtes
qui hantaient le lieu.

Ce fut vers la fin de l’hiver, un soir à la tombée
de la nuit, que les gens du hameau entendirent le cri. Il venait du
côté de Centrès. On ne pouvait s’y tromper,
ce n’était pas le hurlement rauque d’un loup ou
le glapissement d’un renard ; c’était une étrange
modulation qui partait d’un ton bas et montait crescendo vers
les notes les plus aiguës. Les paysans firent rentrer leurs enfants
et restèrent, frissonnants, sur le pas de leur porte, à écouter
le long hululement dans lequel ils percevaient l’expression d’une
détresse sans fond, mais n’était-ce pas le cri
d’une « trève » (una tréva), une de
ces fées maléfiques qui travaillaient à la perte
des âmes sur l’ordre de leur maître le Diable (lo
Griffet) ? Ils avaient bien décelé des traces de pieds
nus dans les champs et la terre fraîchement remuée par
endroits, mais la plupart des gens marchaient pieds nus et la terre
pouvait avoir été grattée par un chat ou un mulot.
Les jours suivants, certains, plus hardis, car la plainte revenait
chaque soir, insistante et tragique, se hasardèrent à faire
quelques pas vers l’Igal, une source au bord du chemin de Centrès
qui alimentait une mare et un petit ruisseau en contrebas. Sur une
croupe, au-delà du ruisseau, ils purent distinguer une silhouette
menue qui faisait des gestes désordonnés, comme mue par
une sorte de folie. L’évènement fut évoqué à la
veillée devant le feu de l’âtre. La présence
d’une trève, à laquelle beaucoup croyaient sans
en avoir jamais vue, semblait très improbable. Le bon sens paysan,
même en butte aux superstitions ancestrales, commandait de considérer
les faits avec lucidité. Il fut décidé que la
forme apparue au-dessus de la vallée était très
certainement une femme, quant à savoir ce qu’elle faisait
seule dans les bois, c’était une autre histoire. Des légendes
autrefois entendues rapportaient que des enfants abandonnés
avaient été adoptés par des loups, mais la peur
qu’inspirait cet animal jetait un doute sur la pertinence de
ces récits. Pour nommer le spectre en lequel ils pressentaient
une sourde menace, ils l’avaient appelé la « Gossa » (la
chienne).Le seul remède pour faire cesser ce cri qui leur glaçait
le sang chaque soir, était de l’inviter par la persuasion à rejoindre
le village. Un jeune garçon fut chargé de porter une écuelle
de soupe à l’endroit de l’apparition, afin de lui
prouver les bonnes intentions des villageois à son égard,
mais il eut beau déposer chaque jour le récipient et
reprendre, vide celui de la veille, la femme ne se montra pas. Elle
avait assimilé une fois pour toutes la présence des humains
au malheur. Il fallait changer de tactique et, si c’était
nécessaire, la capturer et l’emmener à Magrinet.
Cinq hommes partirent donc de bonne heure vers
les Clots et, une fois sur place, se dispersèrent dans les bois.
La femme faisait provision de feuilles sèches dans son tablier
lorsqu’elle perçut le craquement d’une branche morte
et vit apparaître l’un des chasseurs à contre-jour
entre deux troncs d’arbres. Prise de panique, elle se jeta sur
la pente raide, les pieds touchant à peine le sol et ne s’arrêta
que lorsqu’elle eut atteint la rivière. Aucun des chasseurs
ne s’était aperçu de sa fuite. Par contre, l’un
d’eux appela les autres, il venait de découvrir à quelques
dizaines de mètres du plateau, sous un rocher, une claie faite
de branchages dissimulant une excavation. De ce trou sombre sortait
une sorte de vagissement. Les cinq hommes se regardèrent éberlués
: la chienne avait-elle des petits ? Le plus mince d’entre eux
se glissa avec précaution dans la caverne et, après s’être
accoutumé à la demi obscurité, distingua une tête
de bébé émergeant d’un lit de feuilles.
Il le souleva doucement et le tendit aux autres qui guettaient au bord
du trou. L’un des hommes quitta son gilet fait d’une peau
de mouton et en enveloppa le nourrisson. La fillette fut confiée à une
femme du hameau qui n’avait pas d’enfants et grandit comme
les autres bambins, ignorante des circonstances poignantes de ses débuts
dans la vie.
On ne revit jamais « la Chienne » et
on n’entendit plus, à la tombée de la nuit, le
cri lugubre qui avait terrifié les paysans. Ils avaient imaginé divers
stratagèmes pour la capturer, avant l’intervention qui
leur avait permis de s’emparer de son enfant, dont une qui consistait à fabriquer
une chaussure suffisamment large pour que, dans son délire,
elle y introduise ses deux pieds ensemble et ainsi immobilisée,
tombe entre leurs mains. Ils n’eurent pas l’occasion de
mettre en œuvre ce piège dont l’efficacité ne
paraissait guère assurée. Un pêcheur, bien plus
tard, déclara avoir aperçu dans un lieu inaccessible,
au pied d’un rocher à pic, quelques ossements épars,
mais, après une violente crue du Viaur, il fut impossible de
vérifier ses dires.
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