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Nostalgie ?

Certains penseront que j’ai rédigé ces chroniques, mu par une sorte de regret du passé. Il y a soixante ans, le ciel était plus limpide, on apercevait plus souvent les Pyrénées des hauteurs de Tayac ou de Baraqueville, les rivières
regorgeaient de poissons, on n’entendait dans la campagne que les chants des oiseaux, les cris des chiens et le bruit des charrettes. Pas besoin de « label bio » puisque tout ce que l’on mangeait était naturel, sans engrais ou presque, sans pesticides, fongicides, insecticides et tout ce qui a nom en « cide ».

Toute médaille, malheureusement, a son revers. Alors que, de nos jours, les enfants ont toutes les chances de connaître un ou plusieurs de leurs bisaïeuls, ceux de la première moitié du vingtième siècle venaient souvent au monde après le départ de leurs grands-parents. Les paysans étaient, vers la fin de leur vie, usés par le travail, d’autant plus que souvent, pour augmenter le faible revenu de leur ferme, ils exerçaient simultanément un métier artisanal, comme maçon, menuisier, couvreur, etc… Leur nourriture, certes, était saine mais insuffisamment diversifiée. L’usage presque exclusif du porc comme viande et surtout sous forme de lard dans la soupe, apportait en permanence un excès de graisses, que le dur labeur n’arrivait pas à résorber entièrement. Hormis la lecture du journal et de l’almanach, les occasions de se cultiver étaient rares. La petite bibliothèque de l’école, en principe réservée aux élèves, se composait de quelques livres serrés dans une étroite armoire vitrée au fond de la classe.


J’utilise le mot « paysan » non dans le sens péjoratif que lui ont donné certains citadins imbus de leur prétendue supériorité, mais dans son sens noble. Le paysan était « l’habitant d’un pays », celui qui fournissait à la sueur de son front de quoi nourrir entre autres ces citadins dédaigneux.

 

Il était, sous les rois, « corvéable à merci », il payait au roi la taille et la gabelle, aux seigneurs les diverses taxes qu’il leur plaisait d’imposer, au clergé la dîme. Il ne lui restait, en fin de compte, que le minimum pour ne pas mourir de faim, ce qui arrivait pourtant quand l’année était mauvaise. Depuis les années 1950, il n’y a plus de paysans. Le fermier s’est mué en technicien de la terre, il a pris le nom de cultivateur, puis d’agriculteur et bientôt d’agronome. Ce n’est pas un simple changement de terminologie. Le respect et l’amour de la terre sont toujours présents, mais avec l’arrivée massive des machines a disparu ce qui faisait le fond de la nature paysanne : la nonchalance calculée, un certain fatalisme, une méfiance viscérale envers le crédit, l’attachement aux biens solides et durables, un esprit d’indépendance exacerbé. Il avait conscience de détenir avec sa propriété une part du royaume et il était le roi de cette terre.

La cuisinière à bois subsiste souvent encore - les vallées fournissent suffisamment de combustible - mais la gazinière, la plaque électrique et le chauffage central ont eu raison de la cuisine enfumée de nos ancêtres. Les couleurs claires ont remplacé la suie sur les murs et les poutres, après grattage, ont retrouvé les tons de leur bois d’origine. Mais on ne vient plus, à la veillée, égrener le maïs en buvant du cidre et en écoutant le grand-père raconter des histoires. La batteuse exigeait un personnel nombreux. On soutirait d’une barrique le vin de l’an passé et le repas réunissait plusieurs familles à midi autour d’une immense table en plein air ou sous le hangar, entraide et convivialité perdues aujourd’hui dans l’océan de l’individualisme.

Ne nous faisons pas d’illusions, à moins de posséder une vocation d’ascète, rares sont nos contemporains de l’an 2000 qui accepteraient des conditions d’existence semblables à celles des premières décennies du siècle passé en campagne, même si la pollution et toutes les calamités du temps présent augurent mal de l’avenir de notre planète. Laissons donc de côté la nostalgie et, comme Candide, « cultivons notre jardin ».

   Roger Lauriol  

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